Luttes de classes et formes politiques à Rome pendant le dernier assaut prolétarien (1968-1978)
Elle vient, la dépression, peut-être de grandes douleurs, peut être de plus subtiles causes concomitantes, toujours — je pense — de l’intolérable écart entre l’espéré et le vécu. Mais quand elle s’installe, sa voix répète qu’il n’y a plus rien à attendre, ou plutôt que plus rien ne peut être pensé, parce qu’une société, comme un homme du reste, ne se pense que pour changer. Sinon, elle ne se voit même pas, devient indéchiffrable pour elle-même, comme un pantin désarticulé
Rossana Rossanda, Un viaggio inutile.
En guise de préambule
L’idée de ce texte m’est venue de notre brochure sur le fascisme qui viendrait1. Comme j’ai écrit de nombreux textes sur l’Italie des années 1960-702, je voulais les compléter par la même occasion. Mais ce qui m’a semblé de l’ordre de l’urgence vu l’aspect pavlovien et récurrent des slogans Siamo tutti antifascisti dans les manifestations en France depuis au moins dix ans, c’est de montrer à quel point l’antifascisme est une déviation du mouvement pour la révolution et la perspective de la communauté humaine (du communisme disait-on alors). Comme l’Italie a été le champ d’expérimentation de masse le plus récent de cette perspective pour le moins problématique, je suis parti de là, mais en mettant l’accent sur Rome qui présentait des spécificités particulières justement par rapport à cette question. Une histoire finalement assez peu connue en France, parce que Rome n’a pas représenté l’épicentre du mouvement d’insubordination sociale que j’ai limité ici aux années 1968-1978. Enfin, qualifier précisément le caractère et l’importance de cette tendance néofasciste de l’époque, en Italie, permet de relativiser les accusations portées aujourd’hui contre le gouvernement actuel de Meloni à propos de son caractère fasciste ou néofasciste. Ceci, bien évidemment, non pas pour louer la politique de celle-ci, mais, dans la continuité de nos derniers textes d’intervention, pour essayer de sauver ce qui peut l’être, au moins au niveau de la critique et du discours politique.
Spécificité italienne I
Antonio Gramsci a analysé ce qui serait un caractère structurel de la société italienne en repérant dans la dialectique du rapport révolution/contre-révolution, le moteur de son évolution historique ; il la synthétise dans le concept de sovversivismo3— un double subversivisme en fait. C’est l’opposition entre d’un côté, une ligne de l’État et du patronat qui tend à ne pas respecter le cadre institutionnel et les droits du citoyen et des travailleurs et de l’autre, une tendance à la révolte des couches populaires, qui se manifeste par la désobéissance à l’autorité, qu’elle vienne de L’État ou du gouvernement (tendance au césarisme) ou des organisations traditionnelles censées les représenter. Une conceptualisation qu’on peut très bien réutiliser pour la période qui nous préoccupe ici : politique antisyndicale de la FIAT dans les années 1950, implication de certains membres du gouvernement avec la mafia ou avec des réseaux plus ou moins occultes (Gladio, Loge P2) d’un côté, refus de déposer les armes de la part de fractions ouvrières issues de la résistance, de l’autre, lors de la grève chez FIAT, attaque du siège de l’UIL, Piazza Statuto à Turin, en juillet 1962. L’UIL ayant signé un accord de fin de grève dans le dos des grévistes. C’est cette dynamique contradictoire et dialectique entre ces deux forces qui a été à l’origine du « miracle italien ». Modernisation et restructuration du capital des années 1960 sont le produit de cette tension entre forces sociales restées plus « sauvage » qu’en Angleterre, en France ou en RFA. À la phase de révolution/contre-révolution de 1919-1922, succède, après-guerre, une dynamique toujours dialectique, mais plus hégélienne que marxiste, à travers des restaurations qui intègrent une petite partie des exigences populaires. Restaurations progressives ou révolutions-restaurations ou aussi révolutions passives se succéderaient ainsi. Une analyse somme toute classique d’un contexte de lutte de classes, mais où la spécificité viendrait du fait qu’il conserve un fort caractère d’antagonisme. C’est ce qu’annonce finalement la thèse opéraïste défendue par Mario Tronti dans Ouvriers et capital entre 1962 et 1965 : « dans et contre », mais plutôt « contre que dans », la classe ouvrière italienne aurait aujourd’hui l’initiative à travers le mouvement de « refus du travail » au sein de l’Italie qualifiée de maillon faible (anello debole) du capitalisme.
Le schéma de « l’album de famille4 » est souvent utilisé pour situer le fil rouge qui relie passé et présent de la lutte et l’usage de la violence ouvrière et politique est porté comme un processus interne à l’aire de la gauche, en mettant en évidence le partage de la même racine révolutionnaire entre le PCI de la Résistance, « l’autonomie ouvrière » et jusqu’aux Brigades rouges (BR5), même si les stratégies sont différentes entre ceux qui en restent à une forme de conflictualité sociale et politique légale, ceux qui développent une forme de conflictualité qui, sans être forcément illégale, ne craint pas de recourir à l’action directe et défendent une expression politique extra-parlementaire et enfin ceux qui finalement vont aboutir à la position de l’absence de séparation entre lutte sociale-politique d’une part et lutte militaire d’autre part. La séparation stricte entre ces trois positions et fractions du Mouvement des années 1960-1970 a souvent été posée comme une donnée indiscutable permettant de séparer le bon grain de l’ivraie ; ce n’est pas ma position sur le sujet.
Il n’en demeure pas moins une certaine confusion ou plutôt une confusion certaine. Ainsi, certains auteurs comme Domenico Guzzo6 occultent en grande partie la dimension sociale, prolétarienne et communiste du Mouvement, pour privilégier l’idée que la violence politique de l’après 1968 serait la continuation de la guerre civile interrompue en 1945 par la mise en place du rideau de fer en Europe et la politique de Togliatti-Staline de désarmement de la Résistance. Dans l’impossibilité de reprendre une offensive armée à cause de la chape de plomb pour la lutte de classes, que représente la division en deux blocs idéologiques et militaires, la tension révolutionnaire persistante aurait trouvé dans l’antifascisme militant, dans la guérilla d’usine et de quartier, puis dans la lutte armée urbaine, une nouvelle forme d’expression.
Une telle position, qui a d’ailleurs conduit son auteur à surreprésenter la lutte antifasciste dans le Mouvement comme dans son livre, ne provient pas seulement du monde universitaire, même si on peut penser que celle-ci semble plus actualisable comme niche de recherche que les luttes d’usines ou pour le communisme. En effet, cette confusion dans le rapport au passé et sa projection au présent a aussi fait, à l’époque, que certaines organisations politiques extra-parlementaires ont pu voir dans le néocapitalisme, le nouveau visage de l’ancien ennemi. Il s’en est suivi qu’à côté du combat contre le capital et l’État, une perspective, voire une posture antifasciste se développe, qui s’est fixée contre un MSI (mouvement social italien) et ses satellites, impliqués certes dans une « stratégie de la tension », mais initiée par un État italien censé pourtant être un État de droit. Celui-ci s’en est trouvé déculpabilisé et à nouveau légitimé en bout de Mouvement par la politique de compromis historique menée par la démocratie chrétienne (DC) et le PCI.
« Le mouvement ouvrier n’a pas été vaincu par le capitalisme. Le mouvement ouvrier a été vaincu par la démocratie » dira Tronti dans La politique au crépuscule. Et non par l’émergence d’un néofascisme, pourrait-on ajouter.
Spécificité italienne II
Dans un pays peu centralisé de tradition et qui a connu une unité tardive, la singularité des situations locales est telle qu’en dehors des grands partis, les groupes que l’on pourrait qualifier de gauchistes ou issus de la gauche communiste hétérodoxe ou de l’anarchisme ont du mal à développer leur organisation et leur action sur l’ensemble du territoire. Par exemple, un important groupe anarchiste autour de la revue Anarchismo, qui a d’ailleurs été un des premiers traducteurs de nos textes en italien, est localisé autour de Catane ; il développe, entre autres, des actions quasi indépendantistes et contre les bases américaines en Sicile. Il attendra plusieurs années avant d’émigrer politiquement vers Milan où tout semble se jouer et se joindre aux luttes pour l’autonomie ouvrière7.De la même façon, des groupes régionaux indépendants, comme par exemple Potere Operaio veneto-emiliano crée en 1967 par Antonio Negri notamment et d’autres groupes régionaux issus des revues opéraïstes Quaderni Rossi puis Classe operaia fusionnent en 1969 dans Potere Operaio (PotOp). On peut distinguer, aux débuts de Potere Operaio, trois tendances internes : la première constituée par les opéraïstes les plus âgés, la seconde autour de Toni Negri qui rassemble les groupes de la région de Bologne et de Vénétie (Padoue et Venise) ainsi qu’une partie des jeunes de Milan, Sassari en Sardaigne ; enfin une dernière réunie autour d’Oreste Scalzone et Franco Piperno qui rassemble les groupes insurrectionnistes de Rome au premier chef, Florence et de la région méridionale. Quant à Lotta Continua (LC), le groupe est créé en septembre 1969 par des militants du groupe Il Potere Operaio pisano, des militants étudiants de Pavie, Turin et des groupes de Bologne, Naples. La différence avec la France est donc forte de ce point de vue, puisque les groupuscules d’extrême gauche (ou d’extrême droite) y sont plus nationaux que locaux. La situation italienne se rapproche plutôt de celle de la RFA avec ses groupes éclatés entre Berlin, Francfort, Fribourg, Hambourg, etc.
En l’absence d’une ville en mesure de présenter un épicentre des luttes — la Péninsule a été définie non par hasard le « pays des cent villes » — le Mouvement ne connaît donc pas la forme unitaire de la révolte de mai-juin 1968 en France qui a aussi fait sa force, mais une forme plus rampante, plus disséminée avec ses particularismes comme par exemple l’importance des groupes opéraïstes au Piémont, en Lombardie et en Vénétie, des mouvements marxistes-léninistes à Milan et Rome, le mouvement antifasciste à Rome, etc. Son origine est ancienne, puisque Rome d’abord, Florence, Gênes et Venise où Milan ont joué chacune et à leur tour le rôle de la ville-capitale, tout en étant concurrentes. Une concurrence qui perdure encore après l’unité avec le maintien d’un fort campanilismo (esprit de clocher).
L’exception romaine
En marge du « miracle économique », mais capitale quand même
À travers son caractère de ville éternelle, mais aussi symbole de l’ancien régime fasciste, elle est peu représentative de la dynamique capitaliste qui se développe au nord de l’Italie.
Une capitale réinventée qui « n’aurait aucune fonction dans la vie sociale du pays » disait déjà Antonio Gramsci. Dès la Libération la « question romaine » se pose entre l’option démo-chrétienne de la ville riche en tradition culturelle, religieuse, artisanale et la thèse PCiste de la nécessaire industrialisation de la région Latium. Mais cette question de politique générale contient une facette plus immédiate qui est celle du logement. Pour la gauche, la lutte contre la spéculation immobilière et pour la création de logements sociaux, alors que pour les autorités de la ville et de la région, il s’agit de faire face à une augmentation de la densité de population, en repoussant dans un premier temps la « frontière » sans trop se préoccuper de ce qui va apparaître comme une territorialisation des inégalités sociales avec le développement des borgate. Ce dernier terme est intraduisible littéralement : à l’origine bourg rural autour de Rome avec une proportion non négligeable de jardins au milieu d’habitations basses. En effet, les casetti des borgate basse construites par et pour une famille, sont rarement achevées et leur profusion puis regroupement les constituent en un espace suburbain proche du bidonville. Leur origine remonte à Mussolini quand celui-ci a chassé les habitants qui vivaient autour du Capitole afin de tracer les grandes voies de circulation de la Rome moderne. Mais après 1945, le mouvement continue, dans lequel des habitants du centre-ville sont à leur tour repoussés du centre par l’absence de locations disponibles à loyer modéré. Ils vont alors construire et s’installer sur place dans l’agroromano, avant le plan d’urbanisme et de rénovation urbaine des années 1970-80. Géographiquement située au sud-ouest de Rome, la zone est restée longtemps insalubre. Sa dénomination signalait son classement en zone rurale malgré la proximité de la ville, car l’absence de logistique et de services publics empêche de considérer ces lieux comme des quartiers urbains. En effet, tout en étant propriétaires de ces baraques, l’absence de légalité de l’habitation et le fait que ceux-ci ne paient pas d’impôt, rend difficile toute amélioration logistique de l’ensemble, alors que les autorités les considèrent quand même comme un fait accompli et non une construction illégale8.
Le PCI tente d’unir les edili (ouvriers du bâtiment et artisans des quartiers ouvriers) et les pauvres des banlieues (sottoproletario). Mais il ne peut s’appuyer sur la même base ouvrière que constitue la ceinture rouge turinoise ou milanaise à la forte concentration ouvrière. En outre, la lutte antifasciste des années 1940 y a revêtu un caractère particulier : la résistance à Rome s’est caractérisée par son caractère spontané et un faible encadrement du fait de sa composition hétéroclite. À la différence des territoires septentrionaux, dans la capitale, la composante communiste d’orientation stalinienne ne parvient pas à imposer sa direction politique. En conséquence de quoi, les rassemblements les plus divers : monarchistes, socialistes, libéro-radicaux, catholiques, anarchistes et communistes de gauche antistaliniens9 conservent un rôle opérationnel décisif dans la lutte contre l’occupation nazie. Dépourvues d’une coordination générale sur le plan militaire et conditionnées par le statut exceptionnel de la ville, les actions de la Résistance romaine se déroulent de façon irrégulière et contradictoire — entre massacres, gestes d’héroïsme, improvisations, désertions, erreurs politiques — sans pour autant atteindre une situation de guerre civile comme ce sera le cas en Grèce et dans la future Yougoslavie. En effet, la décision de la Wehrmacht d’abandonner Rome, pour installer plus au Nord la ligne de défense contre les Alliés, a permis la libération de la ville dès juin 1944. Si on s’attache plus spécifiquement à un groupe tel le Movimento comunista d’Italia (Bandiera rossa) la plus grande force résistante de Rome sous l’occupation nazie, qui cherchait une issue révolutionnaire au conflit et ne voulait donc pas collaborer avec les « mouvements des partis bourgeois ». Une position proche de celle des courants internationalistes ou/et bordiguistes. Bandiera Rossa, à Rome, se conçoit avant tout comme un groupe de lutte armée contre les nazis-fascistes. Certes, l’occupation allemande de Rome impose des conditions strictes de clandestinité, il n’en reste pas moins que l’homogénéisation politique (dans un groupe qui est formé d’au moins quatre composantes) et la formation ne sont pas des tâches placées au premier plan. La rupture avec l’URSS et le stalinisme n’est guère envisagée. La lutte d’usine apparaît très peu dans les préoccupations de Bandiera Rossa, certainement en raison aussi de la faiblesse du tissu industriel de la Capitale. Il n’existe qu’une usine moderne d’électronique et de télécommunications, la FATME, fondée en 1918, produisant, pendant la guerre, du matériel militaire et employant plus de 1000 ouvriers.
Bandiera Rossa est finalement défaite par la capture et l’exécution par les nazis-fascistes de nombreux militants et dirigeants en riposte à ses actions partisanes du printemps 1944. D’autres groupes se posent les mêmes questions comme Stella rossa à Turin10 et Il lavoratore dans les usines du nord-ouest de la Lombardie.
Dès la fin des années 1950, le discours PCiste sur Rome est progressivement intégré dans la plus vaste bataille politique liée aux retards structurels du sud du pays (« la question méridionale » de Gramsci remise au goût du jour) : les problèmes spécifiques de la capitale sont de ce fait occultés et reconsidérés comme composantes d’un processus inégal de développement national, susceptible d’être transformé à condition d’établir une alliance de classes avec les fractions progressistes du capital en poussant à des investissements vers Rome et le Sud pour y développer le travail salarié dans des régions en voie de prolétarisation, dans lesquelles dominent travail souterrain et emprise mafieuse, par exemple à Naples. Mais Rome cité administrative et avec sa riche enclave papale, ne peut être englobée dans le Mezzogiorno ; officiellement d’ailleurs, celui-ci ne commence qu’à la sortie sud de Rome vers la partie méridionale du Latium.
Assez vite, le constat est fait par le PCI et la gauche, de la difficulté, si ce n’est l’impossibilité d’atteindre le niveau industrialisé du Nord et l’augmentation quantitative du tissu productif romain au pôle industriel de Pomezia-Aprilia, il faut ajouter l’expansion des grands établissements d’électromécanique (FATME, Autovox, Voxson, Visiola) qui mobilisent plus de 5000 ouvriers. La plus grande usine de la ville, la FATME — avec ses 2300 travailleurs et sa structure organisationnelle ultramoderne — devient rapidement le modèle de la nouvelle entreprise capitaliste à Rome (cf. Guzzo, op. cit.). Ce processus de modernisation réoriente le programme de revendications du parti dès le milieu des années 1960 et l’oblige à prendre en compte, dans la nouvelle composition de classe, une dimension giovaniliste11 et aussi féminine au sein du nouveau salariat, qu’il ignorait complètement jusque-là. Tout ceci, dans le contexte d’une Italie qui crée de la richesse, mais ne la redistribue pas, alors que la société de consommation sera bientôt l’horizon immédiat de beaucoup de travailleurs. La renégociation des conventions collectives entraîne, à Rome, une agitation dans de nombreuses entreprises privées comme publiques et dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. En octobre 1963, après une longue succession de grèves et de répression patronale, les maçons se rassemblent au Colisée pour protester contre le lock-out des chantiers ; le bilan des affrontements est de 150 blessés parmi les forces de l’ordre et de 400 arrestations parmi les manifestants, dont 37 sont poursuivis en justice12.
Le projet de création de nouvelles zones industrielles paraît un objectif de plus en plus problématique, voire illusoire. Il laisse place à un projet défensif de préservation des postes de travail ouvrier déjà existants face à une restructuration patronale qui amorce un mouvement de substitution capital travail et un développement bien plus précoce de l’automation qu’en France, par exemple. Un processus analysé par Raniero Panzieri dans les Quaderni Rossi13. Cette nouvelle structuration du tissu industriel romain entraîne une contraction numérique du nombre des edili (ouvriers et artisans du bâtiment et ouvriers qualifiés) qui chute à 8,6 % de la population romaine active en 1964, associée à la montée de l’emploi public. Cela conduit les PCistes romains à tenir compte de la modification de la « composition de classes14 » romaine afin de mieux rendre compte de l’évolution de leur propre base sociale. C’est ainsi qu’ils commencent à s’intéresser puis à s’adresser aux nouvelles professions intermédiaires de l’industrie, de la banque, des hôpitaux et de l’enseignement. Une préoccupation qui avait été celle de théoriciens français ou italiens déjà très lus en milieu ouvrier et militant, car plus ou moins en rapport avec les syndicats. Serge Mallet et « la nouvelle classe ouvrière », André Gorz, Lelio Basso ont eu de l’influence auprès de la principale tête pensante de la FIOM-CGI (la branche métallurgie du syndicat), Bruno Trentin.
Un peu plus tardivement, après le Biennio Rosso de 1968-69, un groupe comme PotOp et particulièrement Franco Piperno consacre de nombreuses enquêtes et de nombreux articles à la question des écoles techniques et de la nouvelle place des techniciens, tel « École et développement capitaliste ». Par ailleurs, il intervient de façon militante à la FATME, entreprise de mécanique de la périphérie sud de Rome dans laquelle les luttes ont tendance à déborder les syndicats. C’est là où, pour la première fois à Rome, allait être mis en pratique un point de vue typiquement opéraïste de la lutte, celui du salaire comme variable indépendante (de la productivité) sous la forme concrète d’une revendication d’un salaire égal pour tous. En effet, PotOp et les opéraïstes se préoccupent précisément de la nouvelle composition de classe, une composition rien moins qu’évidente à Rome, nous l’avons déjà fait remarquer. Pour Piperno, il ne s’agit pas de réaliser une simple alliance entre l’université technoscientifique (il poursuit une formation de physicien) et les salariés techniciens, dans laquelle les étudiants joueraient le rôle de détonateur ou de pédagogue révolutionnaire, mais de profiter des caractéristiques du nouveau processus de prolétarisation à l’œuvre, qui englobe la nouvelle force de travail qualifiée, afin d’en faire l’analyse politique pour la transformer en une force d’intervention15. Une façon aussi de vaincre l’idée insufflée par les pouvoirs en place que les étudiants sont des fils de bourgeois sans rapport avec l’ouvrier aux mains calleuses.
Un comité de base est créé à la FATME, animé par Amedeo Timperi ouvrier et militant de PotOp, qui fait contrepoids à la Commission interne syndicale. Environ 50 ouvriers de l’usine y participent, à partir desquels va se former une coordination ouvrière romaine. Un « alliage » se développe progressivement entre étudiants et ouvriers au cours de ce processus, auquel s’agrège différents camarades extérieurs à la mouvance opéraïste, mais non sectaires dont la figure fait autorité (Livio Maitan, trotskiste de la IVe Internationale, Claudio Di Toro du Comité communiste romain, etc.). Mais le comité de base échoue à étendre la lutte au sein du tissu industriel des environs constitué de petites entreprises éparpillées et dans lesquelles les syndicats ont une marge de manœuvre plus importante, ne serait-ce que par leur capacité à coordonner la lutte… ou à la diviser.
En effet, après avoir bousculé syndicats et PCI, en 1968-196916 ; le comité va être « victime » de la répression patronale et stalinienne si bien qu’Amedeo Timperi est licencié, le 10 juin 1970, ce qui casse la dynamique du Comité. J’y reviendrais plus loin.
Scalzone reconnaît que la position de PotOp n’est pas encore très claire, car il n’y a pas de rupture véritable avec le syndicat, mais des passerelles qui se tissent plus facilement qu’en France pourrait-on ajouter. Une position qui ne sera guère clarifiée quand plusieurs années plus tard, il faudra savoir si le comité participe ou non aux élections des délégués d’usine initiés par une CGIL qui cherche encore à « chevaucher le tigre ».Mais ce n’était pas qu’une question de clairvoyance théorique ou de principe quant au rapport aux organisations ouvrières traditionnelles. Il y avait, avant tout, la nécessité de faire une claire analyse du rapport de forces, ce qui est souvent la chose la plus difficile à réaliser… à chaud. Par exemple, la position en apparence plus claire de LC à ce sujet, qui se traduit parle mot d’ordre « Nous sommes tous des délégués », aura certes un effet heuristique propagandiste, mais sera un échec relatif, puisque la majorité des ouvriers, y compris combatifs, se rendit quand même aux élections de délégués d’atelier. Et qu’en définitive, les militants de LC à la FIAT Mirafiori participeront aux élections de délégués d’atelier.
Avanguardia Operaia pose la question : « Qu’est-ce que le prolétariat à Rome ? », mais l’analyse en termes de désagrégation sociale et d’opposition entre riches et pauvres ne s’éloigne guère de celle du PCI17.
LC connaît de son côté quelques difficultés d’implantation. Le noyau romain de LC a pour origine le Gruppo di Agitazione Operai e Studenti (GAOS) avec P. Liguori, A. Molinari, puis E. De Luca et M. Rostagno, ce dernier venu de Trente. D’inspiration plutôt libertaire et à la ligne d’action un peu floue, le groupe central de Turin (Adriano Sofri) les trouve trop bourgeois et leur conseille de venir faire leurs classes à Turin s’ils veulent vraiment faire partie de LC (cf. A. Cazzulo, Storia di Lotta Continua, traduction JW).
La capitale avec sa faible capacité à rassembler des masses ouvrières de l’industrie métallurgique, sidérurgique ou chimique au sein d’usines de grande taille ici absentes d’une part ; et l’importance relative de sa population sous-prolétaire d’autre part, échappe, a priori au modèle d’action brigadiste d’origine d’intervention directe au sein des grandes usines, contre les chefs par exemple. Comme le rappelle Prospero Gallinari un de ses plus anciens cadres : aux yeux des premières Brigades rouges, Rome ne représente que le siège symbolique du pouvoir politique, installé dans une ville arriérée et rendue exotique par sa muséification et une fréquentation touristique toujours plus importante. En ce sens, la prise de position brigadiste tend à conforter la spécificité romaine. Hormis à l’université et dans les écoles, la capitale manque d’épaisseur politique et se révèle plus comme puissance administrative obnubilée par de grands projets étatiques qui se déploient à l’écart des processus historiques de transformation nationale, que comme pôle économique en devenir.
Déjà, plus de 50 ans auparavant, Antonio Gramsci affirmait que « l’État italien doit être décapité à Milan et non pas à Rome, car les appareils capitalistes du gouvernement réel du pays ne se trouvent pas à Rome, mais à Milan. […] ; à Rome, la dictature du prolétariat ne luttera pas contre la puissance économique de la bourgeoisie, mais uniquement contre le sabotage opéré par les bureaucrates » (in Guzzo, op. cit.).
Dans une perspective catholico-centriste des débuts de la guerre froide, une fois levée l’hypothèque communiste en 1947, la démocratie chrétienne (DC) romaine cherche d’autres alliances que celles tissées durant la Résistance. De ce fait, elle va remettre en selle et en scène les reliquats de groupes néofascistes qui, de façon inespérée, se voient offrir une porte de sortie honorable à leur isolement de « collabos » dans l’après-guerre. En réponse, c’est le 28 novembre 1951, que le MSI fait publiquement le choix de l’atlantisme en affirmant alors que l’erreur du fascisme (et de Mussolini) a été, en matière de politique étrangère, de choisir le camp allemand qui a toujours traité l’Italie comme allié secondaire. Il vaut mieux faire le choix clair du camp occidental. Ce choix acquis, les États-Unis vont faire pression sur la DC pour qu’elle réintègre progressivement le MSI dans le jeu politique. Ce qui va être la tentative du gouvernement Tambroni.
Cette politique de la main tendue par la DC n’est pas la seule car Togliatti, à la tête du PCI, mais néanmoins ministre de la Justice et des grâces – tout un programme – leur accorde officiellement une amnistie judiciaire du même nom, le 22 juin 1946, pendant qu’il prépare, en coulisse, le désarmement de l’ancienne résistance communiste encore brûlante de son action antifasciste et de ce fait, portée à la transformer en révolution sociale. Ou comment faire d’une pierre deux coups, le fidèle stalinien est habile politique, il l’a démontré dans le passé pour écarter Amadeo Bordiga d’abord et, plus discrètement Antonio Gramsci ensuite, tout en gardant la photo de ce dernier dans tous les locaux du parti et les mairies qui lui sont acquises.
Sans en revenir à une Rome vitrine du fascisme italien, ce nouvel environnement politique assure une nouvelle visibilité aux forces politiques « noires » puisqu’elles peuvent dès lors sortir de la clandestinité. Toutefois la stratégie atlantiste de la DC reste inacceptable pour la plupart de ces forces néofascistes, sauf à provoquer un aggiornamento théorique et politique du côté du MSI, le seul groupe vraiment « présentable », parce qu’ouvert au parlementarisme tout en conservant des capacités d’action squadristes18. Mais surtout, le début de la guerre froide a entraîné l’expulsion du Parti Communiste du gouvernement avec deux conséquences ; d’une part le fait que ce retour du PCI dans l’opposition réduit encore davantage l’influence des révolutionnaires parmi les ouvriers, y compris parmi ceux qui ne manquaient pas de critiquer le PCI ; et d’autre part l’intensification de l’anticommunisme en tant que pilier idéologique central de l’État italien d’après-guerre. Pour le MSI, après s’être repositionné en abandonnant son rejet de l’OTAN et son opposition à l’impérialisme étatsunien (avec lequel de nombreux dirigeants et membres du MSI étaient en guerre quelques années auparavant), l’anticommunisme a constitué un puissant point de convergence avec le parti au pouvoir, la Democrazia Cristiana). Cela permet au MSI de se présenter comme faisant partie d’un contrepoids nécessaire à la puissance de la gauche italienne. Un scénario qui n’a rien d’impossible comme on a pu s’en rendre compte par la suite.
Le 14 juillet 1948, à Rome, à la sortie de la Chambre des députés, un jeune étudiant de droite, Antonio Pallante19, tire trois balles sur Togliatti. À la nouvelle de l’attentat, une grande partie du pays se couvre de barricades alors que se déclenche de manière spontanée une grève générale dans toute l’Italie. À Rome, les manifestants convergent des quartiers périphériques pour un meeting de protestation Piazza Esedra ; les militants y interpellent Edoardo D’Onofrio, sénateur et membre de la direction du PCI : « D’Onofrio, donne-nous le signal ». Mais, évidemment, le signal ne viendra pas. Giuseppe Di Vittorio, le secrétaire général de la CGIL tente d’encadrer le mouvement et appelle à une grève générale illimitée. Luigi Longo, secrétaire adjoint du PCI, en fixe l’objectif, à savoir la démission du gouvernement. Le lendemain matin, le ministre de l’Intérieur, Mario Scelba, menace Di Vittorio d’une intervention de l’armée si la grève ne cesse pas. Ce dernier la prolonge jusqu’au 16 juillet à midi. À l’heure dite, le travail reprend et le calme revient. Entre-temps, Togliatti a survécu, mais on dénombre quatorze morts (dont sept membres des forces de l’ordre) et plus de 206 blessés (dont 120 membres des forces de l’ordre).
Les élections législatives, puis municipales de 1948, sont la première étape du retour du MSI dans le jeu politique. À Rome, le MSI consent à voter pour Salvatore Rebecchini, un démocrate-chrétien, au poste de maire. Ce soutien a été encouragé par le vote d’un « décret de clémence20 », le 7 février 1948, proposé par le sous-secrétaire à la Présidence du conseil, un certain Giulio Andreotti, qui prévoyait la réintégration à son ancien poste de tous les fonctionnaires condamnés pendant l’épuration.
Retour sur les années d’après-guerre : normalisation des partis et premiers affrontements de rue
Dans les années 1950 de la guerre froide une DC conquérante puisque force politique dominante sans conteste, s’attache à pénétrer politiquement les laissés pour compte des borgate21, qui n’intéressent pas au premier chef le PCI (critique marxiste du lumpenprolétariat oblige). L’idée appuyée par le patronat est de les intégrer économiquement et culturellement à travers le travail salarié, à une époque de pénurie de main-d’œuvre dans les grandes usines, parce que la vague d’immigration interne de terroni en provenance du sud de l’Italie n’a pas encore débuté et que celle du nord piémontais s’épuise. Au sein de cette ceinture urbaine d’habitat précaire, il devient possible, pour les pouvoirs en place, de proposer un discours émancipateur et social sans être socialiste pour autant. Un discours de solidarité et d’assistance avec des références implicitement chrétiennes qui passent plus facilement dans ce milieu a-politisé, que le discours socialo-communiste anti-patronal et anticapitaliste pratiqué d’ordinaire par les syndicats dans les grandes usines. L’autre axe de pénétration de ce milieu pour la DC est celui de l’activation de l’esprit de la Résistance auquel le courant catholique a donné son propre écho, ce qui permet la mobilisation d’un plus vaste spectre social que celui des borgate en faisant appel aux principes antifascistes et progressistes de la Constitution républicaine. Une ligne qui, hormis l’anticommunisme de la DC, n’est pas incompatible avec la ligne du PCI quand celle-ci n’adopte pas la ligne classe contre classe. Une sorte de programme du Conseil National de la Résistance (CNR), resté officieux et à l’italienne.
En effet, au milieu des années 1950, une tension interne se manifeste, au sein du PCI, à propos de la caractérisation de la nature de classe du lumpenprolétariat, terme peu utilisé en Italie où on lui préfère celui de sottoproletario, mais avec la même connotation péjorative morale et politique. Elle oppose d’un côté, l’orthodoxie marxiste affichée par les dirigeants et cadres intermédiaires du parti qui se contenteraient d’une croissance électorale du Parti, à, de l’autre, la position de nombreux jeunes militants de base ou/et anciens partisans sur une ligne de combat de classes. Ils sont en effet, rendus furieux par la ligne parlementariste de Palmiro Togliatti reprise par Giovanni Berlinguer22. Le conflit devient public lorsque Berlinguer attaque avec virulence23 les romans de deux intellectuels du Parti, Giuseppe Patroni Griffi pour Ragazzo di Trastevere et Pier Paolo Pasolini, pour Ragazzi di vita, publiés tous les deux en 1955. Ils y décrivaient sans fard et sans mépris les conditions de vie dans les borgate romaines.
Une grosse différence entre borgate romaines et bidonvilles français, c’est la composante presque uniquement italienne des déshérités qui les habitent. Cet aspect permet, par exemple à Pasolini, certes romain d’adoption, mais originaire de la campagne frioulane, de s’identifier à ce qui lui paraît être l’ancien monde péninsulaire aux valeurs qui mixent tradition régionale, rurale et devenir prolétaire. Une « société des misérables » en voie de marginalisation, par rapport au monde naissant de l’urbanisation concentrée et parfois sauvage, avec une société de consommation qui englobe progressivement la classe ouvrière dans ses nouvelles « valeurs » capitalistes qui ne sont même plus bourgeoises et encore moins italiennes.
À l’optimisme des orthodoxes qui, en bons matérialistes déterministes, font le pari optimiste de la croissance régulière de l’influence du Parti, la jeunesse communiste (au sens large) a plutôt l’impression de l’impasse d’une ligne, finalement défensive, insuffisante pour contrer les nouvelles forces du capital déchaînées par le « miracle économique », dont les néofascistes représenteraient un avant-poste et les troupes d’assaut. À Rome en particulier, le rapport de forces apparaît déséquilibré entre une gauche relativement faible, au moins dans sa dimension ouvrière et peu sûre de la stratégie à suivre, et une droite revigorée par l’influence croissante du MSI et un essor des franges extra-parlementaires néofascistes qui lui gravitent encore autour24. Certains à gauche, craignent une nouvelle « marche sur Rome », alors pourtant que tout le monde sait que les portes du parlement italien s’ouvrirent devant les chemises noires de Benito Mussolini, non pas à cause de la marche sur Rome, un coup de force et de bluff, mais parce qu’il fut chargé, le 16 novembre 1922, par le roi Victor-Emmanuel III, de constituer un gouvernement. D’une façon assez similaire, en Allemagne, le 30 janvier 1933, c’est le président allemand Hindenburg qui nomma Hitler chancelier du Reich dans le cadre d’une coalition dans laquelle le parti nazi n’était pas la force politique majoritaire après les élections. Enfin, c’est le parlement français qui appela Pétain à la rescousse en 1940 et non pas les suites de la manifestation du 6 février 1934. Indiscutablement, ce bref historique montre que si la démocratie n’est pas à confondre avec le fascisme, c’est le plus souvent elle qui en est à l’initiative, même si c’est, dans les deux premiers cas, à propos d’une situation dans laquelle sa domination de classe est mise en danger.
Le climat idéologique et politique fut exaspéré par l’autorisation donnée par le nouveau gouvernement Tambroni25, en échange du « soutien sans participation » à son gouvernement « monocolore », à la tenue d’un congrès du MSI reconstitué à Gênes la ville de la Résistance. Cela apparut d’autant plus comme une provocation pour la gauche, que la date de congrès choisit par le MSI correspondait à la date de la commémoration des vingt ans de la Résistance. En guise de riposte, il y eut une grande manifestation le 30 juin 1960, à laquelle prirent part d’anciens partisans, des dockers et la base du parti communiste. La police essaya de disperser la manifestation et le résultat fut un affrontement dans lequel les dockers infligèrent une défaite aux forces de l’ordre. Beaucoup de policiers furent blessés et nombre d’entre eux se firent voler leurs armes, ce qui montre l’état d’esprit de certains manifestants. Le soir même les anciens partisans retournèrent camper dans les collines autour de Gênes et ils allumèrent des feux qui se voyaient depuis la ville. De cet épisode naquit « l’insurrection » de juillet 1960. Il y eut des manifestations dans toute l’Italie. La police tira et tua plusieurs manifestants. À Rome la police montée chargea les manifestants, dont de nombreux ex-partisans.
Il faut signaler que, même si on peut se douter que c’est une tâche difficile, la police italienne ne fut jamais vraiment purgée à la Libération, alors que des efforts furent faits en France et en RFA.
L’insurrection se propagea de ville en ville, au fur et à mesure de la diffusion des nouvelles. Après quelques jours de ce combat frontal, les syndicats annoncèrent une grève générale. Le gouvernement Tambroni démissionna et dès lors, commence en Italie la longue série des gouvernements de centre-gauche qui donnèrent à l’Italie une démocratie plus ou moins stable, malgré un mode de scrutin à la proportionnelle plutôt favorable aux alliances et renversements de gouvernement, comme sous la Quatrième République en France. La DC a en effet réussi à se rallier le parti socialiste sur une base anticommuniste censée profiter aux deux partis. Suite à cette stratégie maniant le bâton et la carotte, la DC pense avoir réussi son opération de délégitimation des deux forces extrêmes. Pour sortir de son isolement, le PCI va passer pragmatiquement et d’une manière progressive de l’idée d’une DC comme réincarnation contemporaine du fascisme, à travers l’instrumentalisation des groupes néofascistes, à l’idée de la possibilité d’un compromis historique avec elle.
Le soulèvement de juillet 1960 n’est pas à l’initiative dde la direction du parti communiste, au contraire même : c’est d’abord l’ANPI qui a battu le rappel des troupes et c’est Sandro Pertini député local du PSI qui a tenu des meetings pour enflammer la population26. Il naît et se répand spontanément. La base du PCI y prend part, mais la direction n’adoptera jamais de position tranchée et de ce fait, il ne dirigea pas les luttes. Ses organes de presse écrivaient bien quelques articles enflammés, mais ils suscitaient surtout colère et indignation de la part des lecteurs et militants. Non seulement, ils élevaient parfois des critiques contre la violence de certaines actions, mais, ils ne donnaient pas de consignes de lutte précises. Le Parti et ses satellites donnaient l’impression de ne pas vouloir se salir les mains. Les protagonistes du Mouvement n’en étaient que plus actifs, se réunissaient, discutaient et agissaient avec autonomie… ouvrière avant l’heure. Rétrospectivement, on peut dire que c’était une prémisse de ce qui allait se passer Piazza Statuto deux ans plus tard, quand les ouvriers de la Fiat occupèrent une partie de Turin et attaquèrent indifféremment le local du syndicat patronal de l’automobile et celui du syndicat ouvrier UIL, proche de ce qu’est FO en France. C’est une première fracture entre ce que les militants révolutionnaires italiens appellent le mouvement ouvrier traditionnel (mouvement avec un m minuscule) et le Mouvement à l’œuvre dans le nouveau cycle de lutte qui s’amorce.
Mais la rupture n’est pas encore définitive comme le montre la suite des événements qui conduisent à l’autunno caldo de 1968-69.
L’assassinat de l’étudiant socialiste Paolo Rossi par des néofascistes en avril 1966 donne lieu, le lendemain, à une manifestation des edili romains qui se termine au cœur de l’Université, à La Sapienza. C’est un geste de soutien et aussi reconnaissance de la légitimité de la lutte des étudiants. Il s’agit de la première rencontre publique entre les deux acteurs sociaux qui, chacun de leur côté pendant les mois précédents, ont été à la pointe de la lutte. Ce rapprochement entre les avant-gardes romaines du mouvement ouvrier et de la jeunesse révoltée, sur le terrain de l’opposition au système de production néocapitaliste. C’est cet alliage entre salariés et étudiants qui produit un nouveau cycle de lutte dans lequel contestation étudiante et insubordination ouvrière se conjuguent et atteignent leur paroxysme pendant l’Autunno caldo de 1968-69.
Le mouvement étudiant romain (1968-69)
L’assassinat de Paolo Rossi marque la fin de l’antifascisme démocratique prôné par le PCI. En effet, deux pages de L’Unita (1er mai 1966) montrent les débuts d’une culture victimaire autour de sa personne dont la figure devient symbolique27. Cette ligne est alors fortement contestée dans la jeunesse et à l’annonce du décès, un mouvement spontané d’étudiants et de professeurs occupe la principale université romaine, La Sapienza, sise dans le quartier populaire de San Lorenzo et demande la démission du recteur, Ugo Papi, considéré comme moralement responsable de la mort de Paolo Rossi en raison de sa tolérance à l’égard de l’activisme néofasciste dans l’université et son absence de réaction appropriée devant sa tentative de l’occuper. Pour la première fois, une occupation universitaire en Italie s’auto-organise au dehors des canaux officiels (politiques comme universitaires). De violents affrontements entre étudiants d’extrême gauche et néofascistes ont alors lieu, mais cela ne doit pas faire oublier que la violence des années 1945 à 1968 a surtout été le fait de l’État et de ses forces de l’ordre28.
Après une stabilisation, les luttes étudiantes reprennent contre la réforme de l’enseignement proposée par le ministre de l’Éducation Luigi Gui d’une part, l’activité anti-impérialiste d’autre part. Sur le premier point, c’est la faculté d’architecture du quartier chic de Valle Giulia qui est à la pointe de la contestation tant l’enseignement de type mandarinal y est décalé par rapport à la modernité capitaliste qui s’impose avec retard mais puissance en Italie. Le 14 mai 1967, le Recteur décrète la fermeture du campus de Valle Giulia. Ce qui fait peur aux autorités, ce sont surtout les Tesi della Sapienza de Pise29 et les documents sortis par l’Assemblée générale de l’Université de Trente, une université nouvelle, la première de sciences sociales en Italie, ouverte aux étudiants d’origine plus modeste. Rostagno futur leader de LC, Cagol et Curcio futurs leaders des premières BR y seront étudiants et Arghiri Emmanuel, futur économiste reconnu, en est un des professeurs, de formation opéraïste. Les Pisans demandent aux étudiants définis comme « main-d’œuvre en cours de formation » de prendre position contre le système capitaliste, tout en liant leur lutte contre les autorités académiques (« les patrons de l’Université ») à celles des ouvriers ; quant aux Trentins, ils réclament la création d’une université critique sur le modèle de la Freie Universität de Berlin.
L’État massacre, « l’antifascisme militant » pense être la réponse
À partir du 12 décembre 1969 et l’attentat de la Piazza Fontana à Milan (16 morts) et de trois bombes qui explosent le même jour à Rome, pour beaucoup d’observateurs, surtout étrangers, mais aussi pour les ouvriers qui manifestent, le lendemain à Milan, il ne fait pas de doute que c’est l’État qui massacre30 en instaurant une « stratégie de la tension » contre le danger ouvrier et révolutionnaire. Dans ce cadre, tous les moyens lui seraient bons, du recours aux services secrets, aux corps spéciaux des forces de l’ordre, en passant par l’omerta de la magistrature et jusqu’aux groupes fascistes manipulés ou semi-consentants. C’est ce que Sergio Bologna, un des leaders de PotOp et théoricien du courant opéraïste, appellera plus tard « les forces clandestines de l’État » (in La tribu delle talpe, 1978). Bologna rappelle qu’à l’issue de ces attentats et malgré finalement les limites de la stratégie de la tension, cela produisit « un reflux des hypothèses créatives qu’avaient portées 1968 et 1969, et un retour de modèles ultra-bolcheviques […] ou bien de modèles togliattiens teintés dans le meilleur des cas de maoïsme. Les grandes figures et les moments historiques majeurs du mouvement communiste italien (de Gramsci à la Résistance) reviennent en grâce, à l’exclusion drastique de toute l’aire opéraïste classique, des courants anarchiste et situationniste… » (op. cit., reproduit dans La horde d’or, L’éclat, 2018, p. 342-343). « L’album de famille » peut à nouveau être déroulé, du marxisme-léninisme des étudiants de la Statale de Milan, spécialistes du cassage de jambes de néofascistes à la clef à mollette31, jusqu’à la nouvelle résistance des GAP32 de Feltrinelli en lien avec la Tchécoslovaquie et puis à la construction d’un parti armé préfigurant la stratégie future des BR de porter l’attaque au cœur de l’État. La question du pouvoir et conséquemment celle de l’organisation deviennent prédominantes pour espérer briser la machine d’État. Cette dérive en tous sens de l’antifascisme militant va conduire des groupes comme le PDUP (une sorte de gauche du PSU français), Il Manifesto, Avanguardia proletaria et jusqu’à LC à s’institutionnaliser en se présentant aux élections, en 1976, sous l’étiquette de Democrazia proletaria ou même en appelant à voter PCI. C’est le grand écart par rapport à l’idée d’autonomie ouvrière sous prétexte d’éviter le risque d’un « fascisme d’État » ou d’une « fascisation de l’État » comme disent les maos de la Gauche prolétarienne (GP) et de la Nouvelle résistance populaire (NRP) en France. PotOp et l’Autonomie ouvrière organisée tentent de réagir à cette dérive ; il n’y a pas à adopter de posture victimaire contre la répression ni de raison à appeler cette dernière « fascisation », puisqu’elle n’est qu’une réponse au niveau élevé de l’affrontement et du rapport de forces. Par ailleurs, la thèse de la fascisation de l’État débouchant sur la ligne de l’antifascisme militant, apparaissait pour certains, aussi bien dans LC que dans PotOp, non seulement comme un retour conservateur, mais comme contraire à « l’esprit de 68 » et aux thèses opéraïstes des années 1960, une position proche de celle de Bologna comme nous l’avons vu précédemment33. Une alerte critique d’autant plus nécessaire que certains militants de LC adoptent un style de vie proche de celui du sottoproletario ou alors un look militaire quasi KGBiste. Cela ajouté avec des reprises d’anti-impérialisme, de lutte anti-révisionniste et de léninisme donnait une impression de confusion théorique que seul un hyper activisme primaire comme celui de l’antifascisme militant pouvait masquer. En effet, d’après Aldo Cazzulo, in I ragazzi che volevano fare la rivoluzione, 1968-1978, Storia di Lotta Continua, le niveau théorique et politique chute à l’intérieur de LC alors même que les thèses de ses chefs, Luigi Bobbio, Rostagno, Sofri, Viale connaissent une diffusion nationale et internationale de leurs écrit ; ainsi, Les Temps modernes publient, en 1974, dans leur no 335, un dossier complet intitulé : Lotta Continua : l’expérience italienne, dans lequel, on retrouve sept articles d’Italie, dont deux de Sofri, un de Viale plus un témoignage de Franco Platania, ouvrier de la FIAT Mirafiori. La présentation indique que « le choix des textes s’est fait en commun entre les TM et LC ».
L’imprégnation de la culture antifasciste en provenance de Milan va peu à peu s’avérer prépondérante dans LC (seuls Marco Boato et Bobbio s’opposent franchement à cette ligne) et s’étend géographiquement pour gagner Rome avec Erri De Luca. Finalement un choix plus tactique que stratégique (Cazzulo, op. cit., p. 208). Le paradoxe est que tous les groupes extrémistes nés à partir de 1966-1968, quoique très critiques et opposés au stalinisme, n’en demeurent pas moins, par antifascisme, admirateurs de la résistance et porteurs du mythe de la « résistance trahie ». Lorsqu’il s’agit pour eux d’engager, avec sérieux, l’utilisation de la force, ce sera de façon complètement acritique par rapport à l’expérience de la Volante Rossa34].
L’évolution politique à Rome est notable ; le PCI engrange de l’influence du fait de sa ligne légaliste, d’ailleurs confortée par un mouvement étudiant romain qui appelle à voter PCI pour les élections administratives de mai 1968. La ligne électoraliste du PCI est aussi renforcée par l’abaissement de l’âge du droit de vote de 21 à 18 ans. Mais un important noyau romain d’anciens dirigeants et militants quittent le parti pour fonder Il Manifesto. La base jeune et étudiante du mouvement antifasciste pousse à l’adoption d’un antifascisme militant qui ne se contente plus de l’interdiction légale des organisations néofascistes. Comme le remarque Giovanni De Luna : « au nom de la Résistance rouge » on s’oppose à la « Résistance tricolore » […]. « L’emphase patriotique, l’accentuation du rôle des partis et de leur unité, la dimension commémorative qui caractérisait l’antifascisme “officiel” furent jugées comme des positions instrumentales liées aux stratégies politiques du PCI et à sa recherche obstinée de légitimation politique » (Giovanni De Luna, Le ragioni di un decennio, p. 73) : mais pour Cazzulo (op. cit.), la ligne de l’antifascisme militant qui s’en distinguait, cachait explicitement ou implicitement, une euphémisation de la violence. Une violence qui n’était pas qu’étudiante ; elle était aussi ouvrière comme le rappelle Enrico Galmozzi militant de LC, puis de Senza Tregua (« Sans trêve »), puis enfin de Prima Linea, issu de la banlieue « rouge » milanaise de Sesto San Giovanni. Il cite l’exemple des cortèges internes et par exemple, celui où dans la BREDA, grande usine métallurgique de Sesto San Giovanni, il dût intervenir avec A. Lintrami pour extirper des chefs d’atelier à la rage des jeunes ouvriers issus de l’immigration interne méridionale à qui Roberto Zamarin, le dessinateur de Lotta Continua, donna la figure populaire du Gasparazzo.
L’usure et l’échec de la coalition de gauche locale ouvrent progressivement une porte d’entrée institutionnelle au PCI romain, qui se conclut par une participation « technique » du PCI à la gestion de la capitale, alors que vu la tension politico-sociale beaucoup prévoyaient une droitisation des votes. De fait les deux formes d’antifascismes, l’officiel/institutionnel et le militant s’avèrent provisoirement complémentaires dans la mesure où le PCI s’est enfin préoccupé, à sa façon, des problèmes des habitants des borgate et du sottoproletario, puisqu’il y retrouve les groupes extra-parlementaires précités qui l’avaient devancé.
En février 1968, l’université de Rome est l’objet de nombreuses initiatives politiques, certaines coordonnées par des enseignants qui se joignent à l’occupation des locaux. Le 29 février, ceux-ci sont évacués par la police à la demande du recteur P. A. d’Avack, pour que puissent se dérouler les examens. La police campe sur place. Le 1er mars 1968, environ 4000 personnes se rassemblent Piazza di Spagna. De là, le cortège se sépare en deux : une partie se rend vers la cité universitaire avec l’intention d’occuper la faculté d’Architecture que la police a investie, tandis que la majorité des étudiants se dirige, après un long parcours, vers Valle Giulia en scandant le mot d’ordre Non siamo scappati piu (« cette fois nous ne reculerons pas »). Arrivés sur place, les étudiants affrontent un imposant cordon de forces de l’ordre. Un petit groupe de policiers se sépare du cordon et exerce des violences et arrestations. Cela entraîne une réaction immédiate des étudiants qui lancent tout ce qui leur tombe sous la main. Les affrontements se font de plus en plus violents, au corps à corps parfois, sur tout le campus et, étonnamment, les étudiants s’avèrent être en mesure de résister aux charges de la police, contrairement à ce qui s’était passé lors des affrontements des mois précédents pendant les manifestations contre la guerre du Vietnam par exemple. Cet affrontement considéré comme une victoire du Mouvement, prend alors une valeur emblématique pour celui-ci, sous le nom de « bataille de Valle Giulia35 ».
Fort de ce succès et du nouveau rapport de forces, le 16 mars c’est l’assaut contre les fascistes à l’université de Rome. Oreste Scalzone, déjà « grande gueule », mais pas encore leader de PotOp raconte : une conférence nationale des lycéens devait se dérouler à la faculté de Lettres occupée, mais la situation était confuse parce que les étudiants néofascistes, par mimétisme ou fascination sans doute, avaient décidé d’occuper eux aussi, la faculté de Droit sise en face. Pendant un temps une sorte de cordon sanitaire s’était établi entre les deux. Mais dans la nuit le MSI dirigé par Giorgio Almirante en personne, a fait le ménage des ultras en dégageant par exemple les « nazis-maoïstes » et partisans de la « troisième voie ». Il a organisé ses troupes pour attaquer la faculté de Lettres, ce qui est fait au matin, mais les étudiants d’extrême gauche ripostent et attaquent à leur tour la faculté de Droit pendant que la police reste en retrait. Les militants du MSI ont fermé la grille d’entrée et canardent les étudiants d’extrême gauche au lance-pierre et en jetant tout ce qui leur tombe sous la main par les fenêtres ; c’est alors qu’Oreste Scalzone est sévèrement touché à la colonne vertébrale par un banc lancé de l’étage par les néofascistes et il est aussitôt évacué. Almirante et le MSI ont le dessous, car finalement ils ont voulu se passer de l’appui de leurs ultras par crainte de débordements ; Almirante est encerclé et ne doit son salut qu’à l’intervention de la police36.
En avril 1968, une action est menée par Piperno et Franco Russo devant le centre de recherche militaire ABC, lequel travaillait en rapport avec la faculté de Physique dans le cadre d’accords universités/entreprises dans le domaine scientifique et la recherche. Pour protester contre ce qui est considéré comme une ingérence du pouvoir patronal et du secteur privé sur le public, Piperno, Franco Russo, les étudiants et une partie des enseignants de la faculté de Physique décident de l’occuper. Or, dans le cours de la nuit, un attentat incendiaire est commis à la Boston Chemical, une multinationale dont le siège italien est à Milan. Considérés comme suspects par les autorités, ne serait-ce que par instigation, Piperno et Rosso sont arrêtés. Une manifestation est organisée pour leur libération en direction de l’ambassade américaine à partir de la place Cavour, mais la police y bloque le cortège. Un « j’accuse » est lancé devant le palais de Justice contre le procureur général Velotti qui s’est déjà illustré par les arrestations après la bataille de via Giulia et dont est dénoncé une conception de la légalité qui n’est que celle des exploiteurs. Piazza Cavour, peu après, c’est l’affrontement ; 50 blessés, 200 arrestations. Scalzone participe à la manifestation avec sa minerve au cou, mais un peu à l’écart car il ne peut pas courir ! Plusieurs lycées sont occupés pour protester contre la répression, tel le turbulent Mamiani, et les étudiants en profitent pour faire de l’agitation dans les quartiers en prévision de la manifestation du 1er mai ; manifestation dans laquelle est demandée la libération de tous les compagni arrêtés (Cf. Oreste Scalzone, op. cit., p. 67). Parmi les anecdotes truculentes de Scalzone, c’est aussi au lendemain de ces derniers événements que le bruit d’une liste de leaders étudiants « à capturer » (une trentaine) se mit à circuler à partir du local de la fédération des jeunesses communistes (FGCI). Certains, avertis, se mirent « au vert » pour les 2 ou 3 journées qui suivirent, pour voir venir, mais la nouvelle ne fit pas long feu. Reste à savoir si cette information correspondait à une obsession réelle du PCI par rapport à un possible « golpe » ou bien constituait une opération de police pour décapiter le Mouvement de ses chefs et s’éviter une nouvelle occupation de l’université (Scalzone, op. cit., p. 68-69).
En tout cas, cette fois, c’est la rupture avec les marxistes-léninistes de l’Unione dei comunisti (Luca Meldolesi et Nicoletta Stame) qui jugent les dernières opérations aventuristes, d’autant qu’une majorité d’étudiants optent plutôt pour une révolution tranquille, c’est-à-dire une amélioration des conditions étudiantes et théorisent un « pouvoir étudiant » contre la sélection et l’autoritarisme de la hiérarchie universitaire. Une orientation bien considérée par les enseignants de rang intermédiaire qui y voient aussi leur intérêt de carrière et en espèrent, comme en France d’ailleurs les maîtres assistants, un renouvellement des élites, la fin des mandarins.
À l’automne, l’agitation continue à l’université avec des AG et des manifestations au Rectorat, mais l’intervention se fait aussi dans les quartiers, par exemple à la Magliana, une nouvelle concentration d’immeubles en construction, entre les vieux baraquements. Nous avons vu (supra) que les maoïstes qui viennent de fonder L’Unione dei comunisti y interviennent ainsi que dans toute la région Latium.
Ledit « travail externe » est maintenant pratique courante pour les étudiants (Scalzone, op. cit., p. 123) et nettement plus facile qu’en France, où par exemple, au sein des Cahiers de mai, nous « ramons » avant que des portes ne s’ouvrent, du fait du rideau de sécurité musclée que la CGT dresse devant tout groupe extérieur « petit bourgeois » et « donneur de leçons », qui ose se présenter à la porte des « forteresses ouvrières ». La situation est toute autre en Italie puisque les syndicats ont décidé, en cette fin des années 1960, de « chevaucher le tigre », ce qu’ils feront jusqu’en 1973. Si la lutte externe se développe avec plus ou moins de réussite, l’université fait fonction de base arrière et de contre-pouvoir. La lutte interne perdure toutefois avec la lutte et la victoire contre la réforme Lombardi-Romeo, qui introduisait un numerus clausus, mais les comités unitaires de base étudiants-ouvriers décident de ne pas y participer et, au contraire d’empêcher le bon fonctionnement de l’université en intervenant pour interrompre les cours. (ibid., p. 124).
À propos de l’immense manifestation d’automne des élèves du secondaire37 (50 000 personnes environ), Scalzone raconte deux anecdotes désopilantes ; la première concerne Lucia sa compagne plus âgée (elle a alors environ 30 ans, mais a toujours fait « grande dame »), à qui des manifestants lycéens conseillent de se mettre à l’écart car la police va intervenir et ils n’imaginent pas un instant le rôle qu’elle tient dans le Mouvement ; la seconde, c’est que de nombreux manifestants ne comprenant pas le slogan politique assez basique pour des militants marxistes toutes tendances confondues, mais assez abstrait pour eux de : « Non à l’école de classe » (No a la scuola di classe) scandent à la place : No a la scuola in classe ! (« Non à l’école en classe » ibid., p. 126).
Un slogan peut être plus radical… mais que beaucoup de militants de 1968 ne comprennent pas forcément. On n’est pas encore en 1977.
Après s’être rendu au lycée Mamiani, épicentre de la révolte lycéenne, le ministre cède sur les revendications lycéennes.
De nombreuses autres actions et manifestations se poursuivent jusqu’à la fin de l’année, sur un mode plus répétitif qu’original ; cela renforce la tendance à vouloir sortir de l’université pour aller vers un embrasement politique plus général. Cette volonté offensive va se concrétiser dans l’objectif de « tenir la rue ». Tenir la rue alors que les forces de l’ordre ont commencé à tirer à balles réelles, ce qui n’est pas le cas en France en mai-juin. Pour Erri De Luca, futur responsable du service d’ordre romain de LC, tenir la rue n’exige pas une tactique de guérilla, mais une bataille de rue « pour pouvoir rester dans la rue, contre les interdictions, pour ne pas se faire arrêter. Ce n’est pas une guerre, c’est un adroit vol à la tire de quelques heures de manifestation. Nous ne libérons pas des territoires, nous prenons seulement la liberté d’être contre tous les pouvoirs constitués38 ».
Le 2 décembre, la police tue deux manifestants, une institutrice et un ouvrier agricole à une manifestation pacifique à Avola en Sicile. À l’appel des syndicats une grande manifestation est organisée à Rome, une manifestation vibrante d’émotion, car là encore l’État a tué de sang-froid et sans raison du point de vue même de la « violence légitime » de l’État. La manifestation s’écoule de la stazioneTermini jusqu’à l’université en passant par Castro Pretorio, la caserne de la police d’où partent généralement les Celere (l’équivalent de nos CRS) pour disperser les manifestants ; les cris de « police assassin » fusent, mais la rage des manifestants est refroidie puis endiguée par les maoïstes de l’Unione qui pensent, eux, que le pouvoir n’est pas dans la rue. L’AG qui s’ensuit est particulièrement houleuse (Scalzone, ibid., p. 127).
Actions néofascistes et réponses antifascistes à Rome.
L’émergence des néofascistes
L’explosion de 1968 a pris à contre-pied les jeunes romains d’extrême droite qui avaient pourtant une bonne implantation aussi bien étudiante que dans certains quartiers. Ils se sont retrouvés coincés entre le désir de « chevaucher le tigre » et la crainte de contribuer à la diffusion des idées communistes ou anarchistes dans la capitale. Après un immobilisme initial, les étudiants « noirs » ont finalement décidé de participer aux mobilisations, mais à leur manière y compris pas des occupations d’université comme à Rome et en ne négligeant pas la possibilité de confrontations violentes avec la police, le cas échéant. Une position politique qui tranche avec celle du Movimento sociale italiano (MSI), qui a lui opté pour la stratégie de la loi et de l’ordre, en soutenant le travail répressif de la police contre un Mouvement pour lui trop marqué par les idéaux subversifs et l’idéologie communiste. Ce choix opérationnel ouvre un conflit interne entre la direction du MSI et certains groupes étudiants d’extrême droite, qui se retrouvent d’emblée désavoués et stigmatisés par le secrétaire général (Giorgio Almirante), qui jusqu’à ce moment avait représenté un point de repère absolu de la mouvance néofasciste. Au bout d’une discussion politique et stratégique violente déclenchée par la consigne donnée par le MSI au FUAN39-Caravella (groupe giovaniliste dit « nazi-maoïste ») d’abandonner le « mouvement », une partie des militants néofascistes en désaccord avec une ligne jugée trop conservatrice, constituent, le 11 mars 1968, le groupe universitaire indépendant Nuova Caravella qui soutient les étudiants de gauche contre la police. Cette coexistence, non désirée par l’extrême gauche d’ailleurs et donc à sens unique, cesse quand Oreste Scalzone est gravement blessé par des fascistes romains. En dépit de leur désir de révolte contre le monde moderne, les étudiants néofascistes se retrouvent isolés ou chassés de l’université, donc privés de la possibilité de continuer à participer à la vague de contestation romaine. Il ne leur reste que la soumission au bon vouloir du parti (MSI) ou à se lancer dans un parcours hérétique sans garantie d’intégration ou même de simple collaboration conjoncturelle contre un objectif commun (institutions de gauche, groupes antifascistes)40.
Le 1968 romain se conclut par une ultime action d’envergure via la contestation scolaire, alimentée notamment, par les lycéens41. Le 26 septembre 1968, le Département de Pédagogie de La Sapienza héberge le colloque national des écoles secondaires en lutte, dont la motion finale porte sur la nécessité d’obtenir à tout prix l’institutionnalisation du « droit d’assemblée » pendant les heures de classe, la mise à égalité des instituts professionnels et technico-commerciaux et l’abolition du code disciplinaire.
Début 1969, l’agitation étudiante se poursuit à Rome, mais elle est quantitativement moins importance, même si elle peut être intense car elle se fragmente en divers groupuscules, pendant que la Sapienza fonctionne comme une base arrière du Mouvement, lieu de rencontre, réunions et assemblées. Elle est un côté du triangle géopolitique formé avec le local de la Via dei Volsci et le Policlinico. Mais pour toutes les raisons déjà évoquées qui font la spécificité romaine, elle manque de contenu propre.
Le 28 novembre 1969, une manifestation syndicale nationale de 100 000 métallurgistes42, dans le cadre des renouvellements contractuels, est la plus importante jamais déroulée dans la capitale ; à cette occasion, elle se présente aussi en soutien au directeur de Potere Operaio, Francesco Tolin condamné le 26 novembre 1969 à 17 mois de prison pour incitation à la violence43. La répression a de fait renforcé la solidarité étudiants-ouvriers, encore une différence avec la France. LC proclame : « Les étudiants autonomes oui, mais pas de la lutte de classes » (cité in Sommier, op. cit., p. 125). Affirmation de l’unité de la lutte et critique implicite de la ligne « pouvoir étudiant ».
Le passage de l’antifascisme démocratique à l’antifascisme militant
Alors que la centralité de la lutte ouvrière entre 1969 et 1973 n’est pas encore rendue évidente en 1968 et que le Mouvement penche donc, comme ses homologues américains, allemands et français vers une lutte antiautoritaire — bien représentée en Italie par l’agitation à la nouvelle université de Trente et la lecture d’auteurs comme Marcuse —, la nécessité d’une activité propre et adaptée au terrain politique romain conduit une partie du Mouvement à se tourner vers une ligne antifasciste rénovée, par exemple au sein de Lotta Continua. Ce groupe assez hétéroclite, car aussi le plus nombreux et le plus « mouvementiste », comprend des courants qui peuvent aussi bien être teintés d’influence opéraïste plus ou moins revendiquée (la pratique de l’enquête ouvrière, l’utilisation de la notion d’autonomie ouvrière), qu’être sensibles à la révolution culturelle chinoise et aux positions anti-impérialistes. Ce melting pot gauchiste qui ne débouche pas sur une ligne claire permet, le cas échéant, de s’adapter à toute situation particulière et par exemple à Rome, à la forte présence symbolique et militante de l’aire néofasciste. C’est ainsi que LC, va reprendre à son compte la déclaration de l’historien et ancien partisan Claudio Pavone, qui en juillet 1968 affirmait : « Encore aujourd’hui, l’insulte la plus grave qu’on peut adresser à quelqu’un c’est l’attribut de “fasciste”. C’est une dénomination qui est allée bien au-delà des simples “Chemises noires” et qui du coup ne s’utilise plus seulement pour le passé, mais bien pour désigner de nos jours de nouvelles formes du fascisme. Il faut remarquer que plusieurs hommes qui ont participé à la Résistance, même à gauche, peuvent aujourd’hui se comporter — et ils le font — comme des fascistes, sans pour autant cesser de parler de “l’héritage de la Résistance” ou de la “leçon de la Résistance” […] Si donc les jeunes veulent détruire la Résistance en tant qu’alibi politique, c’est une bonne chose44 ». Cela apparaît d’autant plus évident à certains jeunes que le contexte romain d’une ville peu industrielle conduit le PCI à trouver dans la mobilisation autour du thème de la Résistance auprès des nouvelles classes moyennes, les voix électorales qui lui manquent. Il ne s’agit donc pas pour lui, de dire que le communisme est à l’ordre du jour, ce que va pourtant penser toute une partie de la jeunesse, mais de faire oublier un anticommunisme primaire renforcé par l’atmosphère de guerre froide auquel il doit faire face et la ligne sinueuse du Parti soumise aux aléas des voltefaces de la ligne stalinienne.
La faiblesse relative de la tradition partisane à Rome produit paradoxalement une porte d’entrée au positionnement antifasciste militarisé des maoïstes du Movimento Studentesco — dont la force est surtout imposante à Milan — et à un groupe comme LC qui privilégie la spontanéité, le débordement, le contact avec les quartiers populaires. Prôner une nouvelle forme de résistance, quoiqu’on puisse en penser du point de vue théorique et politique, trouve ici un fondement objectif et concret parce que l’antifascisme militant en Italie trouve face à lui, non seulement le MSI et son appareil organisationnel, ses organes de presse, ses propres mythes et symboles, son implantation territoriale, mais aussi des groupes néofascistes, qui refusent la normalisation relative que le MSI tente de leur imposer, tout en profitant de son terreau fertile. Une situation fort différente de celle de la France dans laquelle les maoïstes français de la Gauche prolétarienne et leur « Nouvelle résistance », de fascistes concrets à se mettre sous la dent, sont « obligés » de fabriquer un processus de fascisation que l’État gaulliste aurait initié.
Il Potere operaio de Pise (IPOP) et le mouvement étudiant décident de perturber les fêtes du réveillon en attaquant les restaurants chics où la bourgeoisie festoie pour la fin de l’année ; notamment celui appelé La Bussola. Mal préparée, mal organisée cette manifestation tourne au fiasco et Soriano Ceccanti est gravement blessé45. Cela précipite la fin du groupe IPOP dont la plupart des membres se retrouveront en septembre 1969 dans LC. Il existe une chanson sur le sujet46.
Le 4 janvier 1969, le mouvement étudiant romain organise une journée de guérilla urbaine avec dégradation des filiales romaines de l’American Express, de boutiques chics du centre-ville et de la rédaction du quotidien de droite Il Giornale d’Italia, en solidarité avec Soriano Ceccanti.
Le 22 janvier 1969, un commando de néofascistes se heurte au piquet qui surveille le Département de Sciences politiques ; le 17 et le 19 février, des groupes néofascistes attaquent le Département de Pédagogie occupé par les étudiants de la gauche ; ce même jour, une bombe explose devant le Département de Génétique (occupé lui aussi).
Le 27 février 1969, Domenico Congedo tombe d’une fenêtre du département occupé de Pédagogie, en essayant d’échapper au siège organisé par un groupe de néofascistes afin de « libérer » la faculté. Mais le mouvement ne se mobilise guère sur ce décès, qui paraît peut-être accidentel ; quoi qu’il en soit, dès le lendemain, le Mouvement lance une agitation anti-impérialiste contre la venue de Nixon à Rome avec des heurts violents dans le centre de Rome. Quand l’année suivante (26 mai 1970), l’extrême gauche romaine réagit à la tenue du Congrès de l’OTAN dans la capitale, déclenchant une sorte d’insurrection urbaine dans la zone prolétaire de la Garbatella, le constat est là : le mouvement romain n’a toujours pas trouvé ses objectifs internes. Il saute sur tout ce qui bouge, ce qui n’est pas le cas du Mouvement dans les villes septentrionales où l’alliage ouvriers-étudiants progresse partout, même si c’est pour peu de temps encore.
Fin 1970-début 1971 un groupe armé romain lance des actions illégalistes et il s’auto-appelle « BR de Rome » à travers des informations transmises au journal Nuova resistenza. Leurs actions visent essentiellement des locaux fascistes ou des fascistes eux-mêmes (contre le prince Valerio Borghese, par exemple). On est toujours dans la recherche d’une cible… L’opportunité semble faire stratégie.
Pour les groupes extra-parlementaires romains, l’idée dorénavant dominante semble être celle de l’illégalité de masse, qui représenterait la forme la plus directe et efficace pour commencer à renverser le pouvoir constitué (le droit protégé par les forces de l’ordre) et le remplacer par un nouveau pouvoir (ouvrier). C’est le fruit du constat d’un État de droit démocratique certes, mais détenant le monopole étatique de la violence légitime ; une légitimité de plus en plus contestée. C’est la remise en cause du point de vue des vainqueurs disait Walter Benjamin pour qui au fond de chaque légitimité formelle émerge un acte d’illégitimité substantielle et de possible violence.
C’est à partir de là aussi que vont fleurir, plus tard, les théories sur « l’état d’exception » ou dit « d’urgence », avec ses lois spéciales dissimulées en justice pénale ordinaire.
Guzzo (op. cit.) rappelle que la fondation même de Rome est marquée par le meurtre de Romulus à l’encontre de Remus. La violence serait donc enracinée et sédimentée dans la propre histoire de Rome, depuis l’Antiquité.
La « zone rouge » à construire devient le premier objectif de confrontation pour refonder une nouvelle Rome. Une confrontation avec les appareils étatiques de la légalité bourgeoise d’abord, mais aussi, confrontation avec d’autres zones comme celles des territoires « noirs ». La « zone rouge » devient une base arrière à travers la territorialisation de l’illégalité de masse, avec ses milices prolétaires territoriales en mesure de diriger l’offensive de classe à Rome.
Comme ordinaire de cette montée en puissance de la dynamique antifasciste se situent les raids contre les meetings et les nouveaux sièges que le MSI commence à implanter dans les borgate : les épisodes les plus graves de cette conquête de territoire se produisent à l’est de Rome.
Le 18 mai 1971, le député néofasciste Giulio Caradonna — déjà protagoniste de la bataille anticommuniste en 1968 — tient une allocution place dei Mirti, située eu plein milieu du quartier ouvrier Prenestino-Centocelle, à l’occasion de l’ouverture d’une section locale. Les antifascistes réagissent en chargeant par surprise le cordon de carabiniers et militants néofascistes qui protègent la tribune. Rapidement, les alentours se transforment en une arène dans laquelle néofascistes et antifascistes s’affrontent à coups de bâtons, alors que l’orateur se retrouve dans une place remplie uniquement d’agents, qui doivent, eux, faire face à une grêle de cocktails Molotov. Sauvée ce jour-là par l’intervention des forces de l’ordre, la section MSI de Centocelle sera dévastée à l’aide de pavés, pierres et cocktails Molotov le 19 février 1972, en marge d’une manifestation de quartier organisée pour proclamer l’innocence de Pietro Valpreda dans la procédure en cours pour l’attentat de « Piazza Fontana ». Deux semaines plus tard, les groupes antifascistes du Tiburtino III — ancienne borgata insérée dans le quartier Collatino — accueillent le député néofasciste Luigi Turchi par des jets de pierres et de cocktails Molotov, provoquant un dur affrontement avec la police. Indépendamment d’actions programmées, aussi bien par les uns que par les autres, il faut dire que la structure sociopolitique de Rome, impliquait de facto la réunion forcée des militances opposées.
Les lycées deviennent, eux aussi un possible lieu d’affrontement quotidien d’où un certain nombre de précautions à prendre. Comme le rappelle un militant de LC : « À l’école nous nous maintenions quelques fascistes (c’est-à-dire que nous permettions aux « noirs » de rester, car nous étions à même de les expulser à tout moment) parce qu’ils servaient de garantie pour tous les camarades de la zone : aucun camarade ne pouvait en effet être touché sans que les étudiants fascistes essuyassent automatiquement une grave rétorsion (source Guzzo, op. cit.). La proximité directe et continuelle dans les espaces scolaires et universitaires permet d’ailleurs aux groupes des deux bords politiques de récupérer une grande quantité d’informations personnelles, indispensables pour le fichage et la dénonciation des adversaires politiques, puis l’organisation des actions. Suite à cette évolution, la pratique de l’antifascisme militant (comme celle des groupes néofascistes), d’occasionnelle (à la faveur de meetings des leaders du MSI ou d’inauguration de nouvelles sections) devient quotidienne axée sur la répression de toute activité politique de l’autre camp. Les événements du 11 juin et du 14 décembre 1972 sont significatifs de cette transformation. Dans le premier cas, l’arrivée à Centocelle d’une délégation du groupe nazi-mao Lotta di Popolo dans l’intention de distribuer des tracts, déclenche une bagarre avec armes blanches contre de jeunes militants de LC, dont deux restent gravement blessés. En représailles, deux jours après, le quotidien Lotta Continua signale au reste du Mouvement les données personnelles et les domiciles des nazis-maoïstes impliqués. En revanche, dans un second temps, c’est dans l’école que se produit l’affrontement ; en effet, une cellule étudiante néofasciste organise, avec des forces externes, l’occupation de l’institut technique Colonna (quartier Ostiense). Un cortège de 1000 personnes — composé d’étudiants antifascistes, d’ouvriers de la plus grande usine de la zone (O.M.I.) et de maçons — attaquent l’établissement afin de l’évacuer : le bilan final sera de neuf néofascistes hospitalisés. De nouveau, le journal Lotta Continua publie leurs noms dans le but de lancer un message d’intimidation à toute la mouvance néofasciste de la ville (Cf. Guzzo).
Erri De Luca, responsable du service d’ordre de LC à Rome a bien synthétisé cet engrenage d’actions/réactions, mais sans jamais en reconnaître la limite. Dans sa langue si parfaite, il affirme la naturalité de l’antifascisme militant à Rome : « Il est écrit que les groupes Lotta Continua et d’autres analogues finirent leur cycle politique en 7347. Je peux dire qu’à Rome, Lotta Continua commence seulement son expansion cette année-là et que les années suivantes elle devient insupportablement vaste et multiple pour les épaules de ceux qui en avaient la charge et la responsabilité. Le nerf de cette croissance fut l’antifascisme, une évidence urbaine urgente pour bien des gens alors. Et bien sûr on me dira, à juste titre que cette activité, cette contradiction est secondaire. Très bien, c’était la consigne, venant aussitôt après la principale, mais elle n’en était pas moins souvent la condition de son déroulement. Il est vrai que c’est justement à partir de l’année 1973 qu’à Rome les jeunes rejoignaient LC car elle faisait quelque chose contre les fascistes et moi, je me trouvais un service d’ordre avec des centaines, plusieurs centaines de jeunes disposés à se battre, et ce, non pas en ordre dispersé, mais en rangs disciplinés. Et toutes ces vies étaient enracinées dans le sol, ne cédant pas un pouce de terrain, alors qu’elles étaient suspendues au minuscule fil de mes maigres capacités. C’est ce qui arrivait parce que le monde était un peu fasciste et que l’Italie se trouvait entre le Portugal, l’Espagne et la Grèce qui l’étaient, et que chez nous, il y avait bon nombre de gens qui trafiquaient pour nous aligner sur les autres péninsules. C’étaient des contradictions secondaires, pourtant elles contenaient une charge émotive d’indignation, de passion, qui la rendait inévitable. À la formation de tout caractère révolutionnaire préside une déchirure d’émotion, de colère, de honte pour une impuissance propre. Les analyses des situations historiques lui donnent par la suite poids et sens, mais initialement c’est un coup de fouet dans le système nerveux. L’antifascisme était cela. Et c’était un lien d’origine, une lettre de change contestée aux pères, leur dette qui nous était laissée et que nous prenions en charge. C’était notre inscription dans le XXe siècle, notre “jamais plus” adressé au monde. Une génération tout entière a été mordue par la tarentule du besoin de justice […] Je parle d’un communisme quotidien, défendu dans les luttes à coups de pieds et de feux, je raconte la vie d’une journée car telle était l’unité de mesure de notre façon de comprendre le mot communisme : non pas dans les patries étrangères qui exerçaient le pouvoir en son nom, non pas dans le futur antérieur où nous pourrions y parvenir, mais dans le piétinement des jours, où l’orgueil était d’être meilleurs, non pas que le pouvoir constitué ni que nos pères, mais meilleurs que nous, ce que nous avions été le jour précédent, plus généreux, décidés, experts. Notre communisme ne visait pas à saisir les rênes de quelque diligence, il n’attendait pas de partir d’une prise de pouvoir, mais il se déroulait et se consumait dans la vague de nouveaux droits obtenus par besoin de justice et avec une méthode de choc frontal. Nous nous sommes consacrés peu et mal à l’hypothèse d’un pouvoir nous appartenant, nous avons toujours plutôt veillés à la nécessité d’une force à nous qui nous semblait utile et juste, alors que le pouvoir fort était suspect. Moi, je sais que j’ai fait, à ce moment-là, le communisme que je pouvais. Et à la question de savoir si nous étions violents : je réponds oui. Je ne prétexte pas le temps et le lieu, le sang déjà versé et les injustices. Je réponds oui : que c’est à eux, ces jeunes, de chercher pour nous les pièces justificatives, s’ils le désirent48 ».
Pourtant tout n’est pas si simple ou clair ; par exemple LC, le plus grand groupe extra-parlementaire en termes militants et en influence, base son action antifasciste sur l’existence d’un fanfascismo (néologisme dérivant de la fusion du nom propre Fanfani— un des leaders de la DC — et du mot fascisme) qui serait l’expression républicaine de la dictature mussolinienne, dont les appareils répressifs et la méthodologie autoritaire auraient intégralement survécu à la chute du régime, mais adaptés aux transformations du capital et à la société de consommation49. Cette position perdure dans LC, dont l’analyse du Biennio Rosso prolétaire de 1968-69, conduit le groupe à le considérer non pas comme un échec, mais comme ne débouchant pas sur un dépassement de ses limites.
Toutefois et paradoxalement par rapport à ce qui va se déclencher par la suite, la position antifasciste de LC reste beaucoup plus mesurée que celle que défend, à la même époque, la Gauche prolétarienne en France avec l’idée de « nouvelle résistance ». LC n’est pas véritablement une organisation et encore moins léniniste ; elle se contente donc de donner des orientations plus que des directions. PotOp ne se fera pas faute de reprocher à LC ce qu’a de victimaire cette position essentiellement défensive et démocratique. Et LC, peu sûre de sa position, devra répondre plusieurs fois, que son action vise bien l’État, mais dans le cadre d’une longue marche (influence maoïste) et non pas d’une insurrection. Une position qui se veut en contrepoint de celle teintée de léninisme de PotOp qui vient de créer son « Front armé » sous la direction de Piperno et Morucci et prépare la prise de « Pouvoir ouvrier ». La dimension antifasciste est quand même parfois rappelée dans PotOp, mais c’est plus dans une perspective de lutte armée générale et nécessaire, que parce qu’il existerait un danger politique réel d’instauration du fascisme en Italie. De ce point de vue, PotOp colle aussi à l’ambiance générale et au manque de visibilité d’une sortie politique par le haut de « l’automne chaud »50, afin d’éviter toute démobilisation.
PotOp, après avoir longtemps tergiversé et proposé, malgré son refus d’une ligne antifasciste prioritaire, une ligne violente contre les néofascistes, abandonnera cette ligne offensive après le désastre de l’action du 16 avril 1973 contre Mario Mattei — secrétaire de la section MSI du quartier Primavalle. En effet, à cette occasion, un petit groupe de militants a déversé de l’essence sur la porte d’entrée du local qui fait aussi appartement à l’étage et y met le feu ; Mattei arrive à évacuer sa femme, ainsi que quatre de ses fils, mais deux d’entre eux, âgés de 10 et 22 ans, meurent sous les yeux de tout le quartier. Les auteurs de l’attentat, revendiqué comme un acte de justice prolétaire (une notion qui a malheureusement un avenir devant elle si on pense aux futurs « procès » dont celui de Moro), sont trois jeunes militants de PotOp qui ont récemment commencé à agir de façon autonome et à l’insu du « Front armé » du groupe — sous le sigle de Brigade Tanas51. Oreste Scalzone me contera rétrospectivement, le choc produit par l’événement à l’intérieur de l’organisation et en conséquence une révision de la ligne politique par la direction quant à l’utilisation de la violence politique contre les personnes.
Du strict point de vue politique, cette action aux effets pervers incarne le danger que représente l’action violente ciblée quand elle n’est pas « professionnalisée ». Plus globalement, c’est la question du rapport entre lutte de classes, lutte politique et lutte armée quand elle n’est posée qu’au niveau des organisations d’avant-garde et non pas par le Mouvement lui-même. Si PotOp à une vision peu claire sur le sujet, au moins la pose-t-il, à la différence de LC. Mais les BR qui la posent clairement n’y répondront pas de façon satisfaisante.
C’est aussi l’échec du processus d’installation de PotOp à Primavalle, un des quartiers de Rome hautement symbolique. Ce geste des Tanas, que la direction de PotOp couvrira publiquement jusqu’au bout dans un processus de déni sinistre éthiquement et négatif politiquement, est l’achèvement d’un long parcours de déshumanisation de l’ennemi néofasciste — vu comme le représentant du Mal et non plus comme un ennemi politique. C’est-à-dire que finalement, ce qui devrait consacrer la supériorité de la réflexion de la gauche sur celle de la droite dans la lutte et les méthodes employées est au contraire mis au même niveau infra-politique.
Cet événement précipite la défaite de la ligne Piperno à l’intérieur de PotOp et le rapprochement de Negri avec les BR, puisque ce dernier préfère à l’amateurisme du groupe Tanas, une professionnalisation de l’action armée, y compris en faisant appel à une organisation extérieure52. Au niveau plus global de la société italienne postfasciste, pour la première fois, Almirante peut se vanter publiquement, à l’enterrement, d’une parité morale avec ses ennemis, qui dédouane un tant soit peu, à ses yeux en tout cas et peut être à ceux de « l’opinion publique », les actes criminels précédents attribués au terrorisme « noir ». D’ailleurs, le MSI et les groupes radicaux de la droite en profitent pour approfondir leur implantation de quartier à Rome, grâce à une ligne plus pragmatique avec l’assistance sociale aux déshérités, une stratégie encore en vigueur aujourd’hui, avec Casa Pound, notamment.
Pour en revenir à la position de LC, l’objectif d’un antifascisme militant maintenu est politiquement obscurci, d’une part du fait d’un PCI qui continue à soutenir le gouvernement national démocrate-chrétien jusqu’en 1979 (difficile alors de continuer à parler en termes de fascisation) et d’autre part, du fait de là situation particulière de Rome où, au niveau municipal, le parti communiste arrive à maintenir le contrôle de la mairie, au moins jusqu’en 1981 où il atteint 36 % des voix. La position antifasciste, qu’elle soit démocratique ou militante et nonobstant des affrontements violents, tourne finalement à une bataille démocratique et citoyenne pour ne pas dire citoyenniste. En effet, le déclin du cycle révolutionnaire initié en 1968, transforme l’antifascisme militant en terrain de formation pour l’action violente, prémisse au futur affrontement avec l’État bourgeois, plutôt qu’un terrain d’apprentissage pour l’expérience communiste. Une contradiction insoluble pour LC qui verra progressivement ses éléments les plus radicaux de Milan et Sesto, la « Fraction » et le « courant », donner naissance avec des militants issus de PotOp et même de la IVe Internationale, au journal Senza Tregua, fin 1975, dont une partie créera à l’été 1976, Prima Linea.
Difficile, dans ces conditions, de parler d’une marée noire romaine assiégeant la gauche, alors que le danger est surtout celui du terrorisme « noir » qui correspond à une problématique différente liée à la « stratégie de la tension » initiée par l’État. Il vise la population sans distinction en choisissant des lieux publics (banques, transports) et ses protagonistes sont plus âgés et professionnalisés que les membres des petits groupes néofascistes bien souvent composés de jeunes en plein désarroi, sans que cela ne les excuse évidemment. Néanmoins la progression néofasciste n’est pas négligeable car multiforme : tout d’abord, elle se manifeste par une croissance à la fois régulière et forte du poids électoral du MSI depuis les élections municipales de 1962 ; un chiffre élevé qui ne peut pas s’expliquer principalement par le climat de guerre froide. En fait, le MSI a réussi à réaffirmer l’identité traditionaliste de Rome, quitte à s’appuyer sur les franges les plus enclines au discours politicien et à la spéculation politico-philosophique — à savoir, celles qui font référence au mythe de « l’ordre nouveau » véhiculé par le philosophe italien Julius Evola, mais surtout en exploitant les caractéristiques socio-urbaines de la ville. Une vision idéologique et patrimoniale appuyée paradoxalement sur un pragmatisme populiste capable de couvrir une vaste clientèle aux caractéristiques différentes, voire opposées. En effet, d’un côté, le MSI s’implante dans les quartiers résidentiels du nord53 (l’arc allant de Delle Vittorre jusqu’au Trieste) et du sud (l’EUR), où résident les élites citadines sensibles à une vision hiérarchisée et anticommuniste, tout en faisant l’effort, de l’autre, de se tourner, même s’il y est moins enraciné, vers des couches de l’ancienne petite bourgeoisie commerçante et corporatiste attachée aux aspects conservateurs et répressifs du fascisme. Sa présence s’exprime aussi dans certaines zones périphériques de l’Est romain (Nomentano, Monte Sacro et Appio-Latino) et de l’Ouest (Trionfale), où se mélangent les nouvelles classes moyennes salariées et « l’aristocratie ouvrière » de la ville. Enfin, les ailes les plus agressives — héritières de la tradition squadriste idéologique et patrimoniale appuyée paradoxalement sur un pragmatisme populiste — constituent des petits noyaux dans le tissu sous-prolétaire des borgate, en profitant de l’insatisfaction propre aux conditions de vie de ces lieux (Cf. Guzzo, op. cit.). Finalement, si l’on regarde cela d’un point de vue objectif, l’implantation du MSI dans Rome quadrille l’ensemble du territoire, même s’il n’y est pas la force principale et de loin.
En Italie, la lutte pour les territoires de frontières a donc encore une réalité dans les années 1960-70. Elle s’exprime par exemple, au niveau des supporters de football. Ainsi, alors que la majorité des ultras italiens sont plutôt de gauche comme à l’AS Roma qui compte parmi ces groupes Fedayn, l’un des premiers grands groupes ultras de la Roma, dont un nombre non négligeable sont des éléments de Lotta Continua ou d’Avanguardia Operaia. À ce sujet, la Lazio Rome fait figure d’exception ; c’est ainsi que la Curva Nord revendique une identité fasciste, ce qui provoque à la fois des tensions avec la quasi-totalité des autres curve du pays, mais suscite aussi l’admiration de nombreux fascistes qui commencent à venir au stade non pas par intérêt pour le club et le jeu, mais par idéologie. Suite au match Lazio Roma-Perrugia, disputé le 22 février 1976 à Rome, le joueur Paolo Sollier, par ailleurs militant d’Avanguardia Operaia, réputé pour entrer sur le terrain en levant le poing à la manière communiste, tient des propos très durs à l’encontre des supporters de la Lazio : « Il est peut-être inexact de dire “les supporters de la Lazio”, mieux vaut dire “les fascistes de la Lazio”. Ils ont frappé des gens, attaqué des bus, crevé des pneus. […] Les supporters de la Lazio se battent tous les dimanches, et ils se sont préparés à notre arrivée toute la semaine. […] Ces bâtards sont fascistes ; […] jusqu’à samedi matin, ils ont mobilisé tout le FUAN de Rome. […] Je suis sorti du terrain avec ce “Sollier Boia” dans les yeux, blanc sur bleu, long de cinq mètres. “Sollier boia”54 hurlé en cœur par ces merdes, dans leur curva de bâtards, faisant un salut fasciste ».
Néanmoins, contrairement à ce qu’affirme par ailleurs Paolo Sollier, la Lazio n’est pas un club mussolinien, puisque Mussolini est au contraire à l’origine de la réunification des clubs romains des années 1920 sous la bannière de l’AS Roma, dans l’espoir de mettre fin à la domination sans partage des riches clubs du Nord. Mais la Lazio est devenue un symbole tardif des fascistes dans les années 1970 car ceux-ci réactivent les vieux antagonismes. Toutefois, la Curva Nord ne représente pas l’ensemble des supporters du club : la Lazio compte elle aussi quelques groupes dits de gauche (Tupamaros, Vigilantes). Mais même à l’époque d’affrontement social, la presse ne jette pas d’huile sur le feu et quand la Lazio gagne le Scudetto en 1974, il est peu question de l’orientation politique de ses ultras.
Cette implication politique est sans doute à relativiser ; dans les années 1970 en Italie, il est de bon ton d’avoir une idée politique précise : être « noir », ou être « rouge ». Certains ultras se prétendent fascistes sans réellement comprendre ce que cela signifie. Sergio Petrelli, né en 1944 et joueur laziale de 1972 à 1976, déclare avec quelques dizaines années de recul : « je me sentais vraiment fasciste. Mais en réalité, je n’ai jamais vraiment bien compris le sens de ce mot ». Son coéquipier Giorgio Chinaglia, né en 1947 et au club de 1969 à 1976, abonde dans le même sens : « Je n’étais pas fasciste […]. Je n’ai jamais rien compris à la politique, et cela ne m’a jamais intéressé. Droite, gauche ou centre, pour moi c’est la même chose. Giorgio Almirante me plaisait […]. Un peu comme ma Lazio si tu veux, qui avait cet esprit : fort, agressif et effronté ». Il y avait aussi beaucoup de provocation dans les slogans et les comportements. Marco Gazzarini, ancien responsable ultra déclarait : « la presse écrite et la télévision de l’époque insistait beaucoup sur le fait que se trouvaient des néofascistes parmi les laziali. C’est ainsi qu’est né le mythe. Où que nous allions, les gens attendaient les fascistes, pas les laziali. [...] À nous, ça ne pouvait que nous faire plaisir, vu qu’ainsi, on parlait constamment de nous55 ».
Aujourd’hui, cette objectivité de la bataille pour le territoire entre néofascistes et antifascistes, que ce soit en Italie et a fortiori en France, n’a plus guère de fondement, malgré l’ampleur que tend à lui conférer la gent médiatique en mal d’affrontement politique dans une société capitalisée où les affrontements ne sont plus que des disputes culturelles. Dans un climat politique très éloigné de celui des années de braise de l’époque, dans lesquelles les luttes entres néofascistes et antifascistes représentaient une composante comme une autre de l’insubordination sociale, la morosité politique ambiante de notre époque et l’absence de luttes conséquentes fait apparaître la superficialité de ces bagarres pour des territoires qui échappent aussi bien aux uns qu’aux autres, puisque la fluidité des zones urbaines et de leurs habitants a contribué à vider les quartiers de leur substance. Moyennisation supérieure dans les hyper-centres d’un côté et de l’autre, dans ce qui reste de ce qu’on continue malgré tout à appeler « quartier », les « bandes » politiques ont laissé place aux bandes délinquantes. C’est aujourd’hui là, qu’en dehors de « l’appropriation immobilière » plus ou moins institutionnalisée, se joue encore une appropriation des territoires par les trafiquants et, non sans lien, par des formes religieuses radicalisées sous le regard impuissant de l’immense majorité des habitants du quartier.
Points de vue sur le Mouvement : Pasolini versus De Luca, deux positions irréductibles et inconciliables
Dans les Lettres luthériennes (Points, Seuil, 2000), P. P. Pasolini fait un constat « à la limite » (de la polémique provocatrice) de cet antifascisme militant : « Il existe aujourd’hui une forme d’antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d’antifascisme réel. Il s’agit d’un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais. […] Voilà pourquoi une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui ou, du moins, de ce que l’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit prétextuel et de mauvaise foi ; en effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C’est, en somme, un antifascisme de tout confort et de tout repos ».
Le point de vue politique de Pasolini est toutefois entaché et donc obscurci par sa haine, certes saine, mais non dialectique, du nouveau monde capitaliste et de « la révolution capitaliste, la première grande révolution de droite » (op. cit., p. 90) qu’il distingue très justement des révolutions bourgeoises. Citons-le : « Cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et le moralisme). Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire d’impondérabilité — ce qui leur permet de privilégier comme le seul existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes (ibid., pp. 90-91).
Un « nouveau monde » que l’Italie connaît avec un temps de retard par rapport à certains autres pays de l’Europe occidentale et donc d’une façon plus brutale et pour lui choquante. Il poursuit : « Le contexte social est changé : il s’est uniformisé. Une seule matrice génère tous les Italiens, désormais. Du coup, il n’y a plus aucune différence remarquable […] entre un italien fasciste et un antifasciste. Ils sont culturellement, psychologiquement et — ce qui est encore plus impressionnant — physiquement interchangeables. Dans le comportement quotidien, dans l’expression, dans l’aspect il n’y a plus rien qui distingue […] un fasciste d’un antifasciste. […] Cela vaut pour les fascistes et les antifascistes communs. Pour les extrémistes, l’uniformisation est encore plus intense […] Aujourd’hui, on pourrait […] parler pendant des heures avec un jeune fasciste “dynamiteur” sans se rendre compte de sa foi politique. Alors que seulement dix ans auparavant, il aurait suffi un mot, juste un regard, pour le distinguer et le reconnaître. Ces derniers dix ans d’histoire italienne — qui ont conduit les italiens à voter pour le “non” lors du référendum — ont généré aussi […] ces fascistes nouveaux dont la culture est identique à celle de ceux qui ont voté “non” au référendum56 ».
Ces interventions de Pasolini sont guidées par le souvenir, la nostalgie, à partir d’une fixation sur la Rome des pauvres et précaires, la malavita (le milieu), caractères dont il fait une valeur qu’il ne fallait certes pas développer (ce n’est pas un réactionnaire), mais qu’il ne fallait pas non plus perdre comme en fait foi sa crainte de la disparition des lucioles. En fait, sa position devient plus morale que politique. Cela l’empêche de comprendre le double caractère du mouvement de 1968 à la fois rattaché au fil historique des luttes de classes pendant l’automne chaud et déjà porté vers la révolution des désirs du Mouvement de 77’. Cela apparaît bien dans sa célèbre mais controversée diatribe contre les étudiants « petits-bourgeois » face à une police composée de nombreux prolétaires57.
S’il parle, lui déjà, d’une « révolution anthropologique » qui aurait eu lieu, il anticipe ce que nous appellerons plus tard la « révolution du capital », après l’échec du mouvement d’insubordination (1968-78), quand elle aura donné tous ses effets. Il décrit le passage avec une lucidité terrible : « Or, pour ces jeunes, la figure ou “modèle” du “désobéissant” est valable. Aucun d’entre eux ne se considère comme “obéissant”. En réalité, sémantiquement, les mots ont renversé et échangé leur sens. Puisqu’il acquiesce à l’idéologie “destructive” [aujourd’hui, on dirait “déconstructive”, NDA] du nouveau mode de production, celui qui se croit “désobéissant” (et qui s’affiche comme tel) est en réalité “obéissant” (ibid., p. 95).
Il est en décalage avec un présent dont il ne comprend pas l’enjeu et le lien contradictoire au passé pourrait-on rajouter et actualiser. Pour lui, finalement, néofascistes, gauchistes et même policiers sont amenés à se comporter en « bandes », ce qui anticipe ce qu’on peut dire aujourd’hui que le Mouvement a été battu et que ses surgeons ne sont pas à la hauteur, mais qui n’était pas valable à l’époque où, en dehors des affrontements entre « bandes » néofascistes et antifascistes, existait un Mouvement anticapitaliste qui réinscrivait, pour le meilleur et le pire, ses bandes dans le dernier épisode de la « grande histoire », pour paraphraser le Tronti de Nous opéraïstes (L’éclat, 2016).
Le problème, c’est que quand Pasolini parle de révolution anthropologique, il ne la voit pas aussi à l’œuvre dans sa forme capitaliste réformiste et technocratique. Or, par exemple, la réforme Gui de l’enseignement en 1968 commençait à ouvrir les portes de l’université y compris pour les bacheliers du technique. Et nombre d’entre eux étaient enfants de prolétaires du sud de l’Italie, qui du fait du peu d’universités dans le Mezzogiorno, mettront le cap sur Rome. Pasolini en était encore resté à la vieille image d’une université italienne quasiment restée plus aristocratique que bourgeoise avec ses célèbres universités d’architecture de Bologne, Florence ou Rome, dans lesquelles des fils de la haute société de nombreux pays du monde venaient poursuivre de vraies ou fausses études. Pasolini avouera d’ailleurs « Que je le veuille ou non, ce mouvement m’a un peu déplacé sur la droite, je me suis senti rejeté à droite du moins en apparence. Et j’accepte ce déplacement. Je me reconnais en crise […] Le regret du passé. J’admets même que ce soit un sentiment conservateur, mais je suis tel que je suis. J’ai d’ailleurs écrit dans L’Espresso du 16 juin 1968, il tente de s’expliquer par rapport à la gêne qu’il génère à gauche : « Voici pourquoi je provoque les jeunes : ils font partie, sans doute, de la dernière génération qui voit des ouvriers et des paysans : la prochaine génération ne verra autour d’elle que l’entropie bourgeoise ».
Même si Pasolini a raison à l’avance d’anticiper la « société capitalisée » que nous avons conceptualisée 40 ans plus tard, la vérité, c’est qu’il ne désirait pas comprendre la révolte de la jeunesse. Dans le même entretien, il fait part du dépérissement de son espérance en la lutte des classes et à une politique en ces termes ; à ses yeux, il ne resterait que l’utopie, sa façon d’être dans le mouvement (op. cit., p. 63-64). Pour lui, c’était sans doute un grand saut dans le vide que la confrontation entre sa conscience de ce qui se perdait et le peu d’illusion sur ce qu’il y aurait à transformer.
« Être dans le mouvement », c’est ce que lui refuse Erri De Luca, autre Romain d’adoption, qui lui répond dans « À la mémoire d’un étranger » et dans un style d’une grande poésie qui aurait peut-être résonné aux oreilles de Pasolini : « Entre notre première rangée et les boucliers en plastique, il y avait le vide. Les magasins fermaient en cascade leurs rideaux de fer, les passants prenaient des rues latérales et les voitures piégées par notre passage éteignaient leurs moteurs. C’était le couvre-feu qui accompagnait toujours ces cortèges. Nul ne pouvait savoir si une erreur, un prétexte, une occasion pousserait cette foule à se lancer en courant sur les troupes. Il y avait le vide au milieu, un accordéon d’air comprimé par des cris scandés comme des syllabes, évent de gorges et de nerfs d’une foule de personnes devenues prêtes. Nous étions bien différents en ces premières années de la décennie soixante-dix, de ceux du coup d’œil de Pasolini qui, quelques années plus tôt seulement, en 1968, vit saigner les jeunes policiers, emmitouflés dans leurs uniformes, chemises et cravates, et qui s’émut de leur premier sang. C’était un premier sang, le premier qui coulait chez la partie adverse, rien par rapport à celui qui fut prélevé et effacé chez nous, coagulé uniquement sur quelques photogrammes censurés. Nous étions différents de nous-mêmes à nos débuts, dans les premières défenses. Il y avait désormais parmi nous une majorité de désolés sociaux venus pousser dans la brèche inaugurée en 1968 et élargie ensuite. Nous avions changé de visage et d’estomac, nous étions l’antagonisme qui ne voulait rien savoir. Nous avions déjà passé l’âge de pierre […] On était à l’âge du fer et des bouteilles, verre vide à casser et amorce chimique. La terre de personne s’était ouverte en grand entre les détachements de police et nous. Il n’y avait ni pratiques ni hommes politiques, seulement une hostilité renforcée à chaque pas, un pas qui écrasait fort le sol, et pas avec des chaussures de gymnastique. On peut faire un tremblement de terre avec les pieds. S’il est vrai qu’au combat l’œil est le premier sens à être vaincu (la seule vue de l’ennemi peut désarmer), alors nous, nous avions lentement endolori la pupille des détachements, avant-poste de l’État qui n’était pour moi qu’un cirque à démonter. Je ne rêvais pas d’un bateau portant le nom d’Aurore qui pointait ses canons sur le palais d’hiver, je m’imaginais en revanche un chapiteau de banlieues qui s’affaissait sur des dompteurs obèses, des bêtes fauves vieillies, des acrobates arthritiques et des jongleurs parkinsoniens. Entre ce cirque et nous, il n’y avait plus personne. C’était un vide obtenu sans le chercher. Ainsi, en arrivant sur une place terminale du désert de la ville de Rome, il n’y avait rien d’autre que l’espace entièrement dégagé. C’est pourquoi je l’ai vu et je le revois encore : adossé à un mur de cette place, en imperméable, les bras croisés, nous attendant. Je débouchais souvent le premier, au sommet d’une cuirasse de rangs serrés, comme une mouche sur la corne du rhinocéros. Je le vis et je le laissai tranquille, même si d’habitude nous n’aimions pas les invités. C’était un étranger, l’intellectuel poète-metteur en scène-romancier-essayiste et journaliste, P.P. P. Il l’avait gagné tout seul ce titre d’étranger une mise à l’écart hargneuse […] Au contact du sol, ma fureur fit une pause…] (in Le contraire de un, 1993).
Franco Freda, un des théoriciens de la droite radicale avait d’ailleurs théorisé l’impression pasolinienne, mais du côté fasciste en relevant les points de convergence de cette nouvelle droite avec l’extrême gauche, sur la base de l’analyse de ce qu’il appelait la « désintégration du système » et de son livre éponyme. En 1969, il préconise une alliance tactique entre l’extrémisme « noir » et l’extrémisme « rouge » pour abattre l’État et faire triompher la révolution populaire58, ce qui en rajoute au confusionnisme surtout à Rome où cette « révolution populaire » va prendre des contours plutôt putschistes. En effet, en tant que siège du gouvernement national, Rome devient la cible de tout projet putschiste, tel que le dit Golpe Borghese tenté pendant la nuit du 7 au 8 décembre 1970. Cet aspect anti-système, parfois anti-impérialiste, particulièrement fort à Rome, va dérouter quelque peu et quelque temps les tenants de l’antifascisme militant. Là encore, malgré ses confusions, Pasolini a eu une prescience des choses, un peu comme Adorno et Horkheimer l’avaient ressentie à Francfort en 1968, par rapport au mouvement extra-parlementaire en RFA. Une lucidité qui les rendait extérieurs au Mouvement, alors que bien des leaders étudiants s’inspiraient de leurs écrits pour leur critique et pratique de contestation.
La bataille pour le territoire
Nous en avons déjà parlé, mais elle atteint son apogée au début des années 1970 pendant lesquelles on assiste à la création de zones interdites aux militants de gauche. La mouvance néofasciste à Rome s’exprime donc par une présence matérielle et géographique qui dépasse de loin la simple dimension symbolique qu’elle a dans les villes du Nord ou en Émilie-Romagne. Ainsi, à Turin les groupes néofascistes sont numériquement insignifiants ; à Milan, ils étaient nombreux, mais ils agissaient dans l’ombre et par coups de force, sauf dans le secteur de la place San Babila, proche du Duomo et du théâtre lyrique de La Scala, où ils avaient l’habitude de se retrouver.
Les actions contre les néofascistes ont atteint un haut niveau dès 1974 en franchissant la limite entre bataille de rue et affrontement armé. Il faut dire que les massacres de Brescia (28 mai 1974) et du train l’Italicus (4 août 1974) ont particulièrement choqué l’Italie entière. En réaction, les opérations contre les néofascistes explosent à Rome dans une campagne de raids armés contre leurs sièges et locaux, alors que parallèlement, des militants néofascistes ont attaqué des lycées tenus par des jeunes d’extrême gauche. Au lycée Mamiani, qui fait office de quartier général du mouvement lycéen, il y a des blessés de part et d’autre.
Le 26 octobre 1974, des centaines de jeunes autonomes participent aux mobilisations antifascistes déclenchées suite à l’homicide de l’ouvrier Sergio Agrada en Calabre et finissent par se heurter à la police et aux groupes d’extrême droite.
Le 22 novembre au cours d’une action anti-impérialiste contre l’ambassade du Zaïre, en soutien à l’Angola, la police s’affole, tire et tue Piero Bruno, militant de LC. Le PCI local compatit tout en prenant acte de la fracture qui sépare sa politique de compromis historique et la sorte de haine giovaniliste contre une démocratie en passe de devenir l’ennemi et où donc la police se confond avec les fascistes comme cible privilégiée.
En décembre 1974, lors d’un meeting du MSI dans le quartier aisé de Monteverde, une contre-manifestation des groupes de gauche provoque une fusillade avec les néofascistes et les forces de l’ordre.
Le 28 février 1975, la zone résidentielle du Rione Prati connaît de graves affrontements entre jeunes autonomes et anciens de PotOp d’une part et groupes néofascistes réunis autour du FUAN d’autre part. L’enjeu en est le contrôle du terrain devant la Cour d’assises, afin de s’assurer l’accès au procès sur le « massacre de Primavalle » (16 avril 1973), dont le principal accusé est l’étudiant Achille Lollo de PotOp. À cette occasion, deux membres des organisations d’extrême gauche tuent au pistolet le militant néofasciste Mikis Mantakas pendant les affrontements de rue. À la même époque, un commando armé d’un fusil à chevrotines tue Mario Zicchieri, élève de l’Institut De Amicis et militant de la section locale du groupe néofasciste Lotta Popolare. La riposte ne se fait pas attendre ; dès le lendemain, les néofascistes qui voulaient liquider un membre de LC se trompent de cible et abattent un chômeur sans activité politique marquée. Les actions se multipliant, les « bavures » ne peuvent que se multiplier, des deux côtés, sans parler de celles de la police.
Primo Moroni et Nanni Balestrini analysent cette fracture du point de vue du Mouvement : « La nouvelle promotion du Mouvement qui arrive sur la scène politique au tournant de 1975 stigmatise et démystifie lourdement les clichés idéologiques, les modèles, les rites et les mythes de la tradition de la troisième Internationale auxquels se réfèrent les couches politiques des groupes extra-parlementaires issus de 1968-1969. […] La crise du militantisme qui affecte transversalement toutes les formations extra-parlementaires détermine l’éloignement par rapport à une certaine interprétation de la réalité sociale, coincée dans les schémas rigides d’analyses idéologiques fixées dans les structures élitaires et bureaucratiques des différentes formations. Dans le cadre de ce processus d’émancipation, des sujets avec des expériences militantes — souvent très jeunes et pourtant hautement politisés — se plongent dans les tensions d’une dynamique juvénile bouleversée par les effets de l’énorme transformation sociale induite par les luttes entamées en 196859 ».
Rome : luttes ouvrières et luttes sur le logement
À Rome, l’interconnexion entre le logement et le lieu de travail est rendue spécifique par l’absence de grandes usines et par le fait que les ouvriers du bâtiment ou des travaux publics sont simultanément la plus grande composante ouvrière de la ville, les habitants types de la périphérie dégradée de Rome et les protagonistes directs du litige portant sur les maisons. En effet, l’économie immobilière de Rome est fondée, plus qu’ailleurs, sur la rente foncière et l’industrie du bâtiment, cela conduit les maçons et les manœuvres romains à subir plus gravement la question du logement que les travailleurs installés dans les territoires et villes industrialisées de l’Italie septentrionale.
À Rome, le PCI est à l’origine du mouvement pour le logement social en 1963 vu la situation gravissime. Il s’exprime par la manifestation revendicative institutionnelle, mais étant dans l’opposition au niveau du gouvernement central comme au Capitole municipal, il n’a aucun pouvoir d’intervention sur les appels d’offres pour le marché immobilier ou les travaux publics de la capitale. De ce fait, le moyen d’action que représente la manifestation syndicale traditionnelle ne fait guère bouger les choses et finit par indisposer, voire révolter les familles dans l’urgence de trouver un toit. De ce fait, dès l’année 1968, certains habitants des borgate, ulcérés par l’attentisme de la gauche comme des autorités, décident d’occuper des appartements vides et se placent, de fait, dans une situation d’illégalité. Cette mobilisation qui lie travail, logement et quartier ne pouvait que rencontrer le mouvement étudiant romain de 1968 ; au printemps se crée une liaison entre travailleurs du bâtiment et étudiants. Un maçon déclare : « Nous ne voulons pas un syndicat qui se présente dans les chantiers seulement à l’heure des cotisations : nous ne voulons pas non plus que nos luttes soient déléguées à l’extérieur. L’organisation doit partir du lieu de travail à travers la constitution de “vraies” commissions internes ou de comités de base […] à chaque fois qu’il y a la nécessité d’activer la lutte » (Guzzo, op. cit.). Malgré les difficultés logistiques occasionnées par la distance croissante entre la ville intra-muros et les chantiers, qui désormais poussent dans les périphéries de plus en plus lointaines d’une métropole en expansion incessante, les étudiants romains arrivent à prospecter, « enquêter » et intervenir jusqu’aux limites de l’agglomération urbaine (Spinaceto, Ex-Purfina, Magliana, Val Melaina, Monte Sacro Alto). Le énième accident mortel sur un chantier (le vingt-et-unième en l’espace de quatre mois) est à l’origine d’une succession de grèves dans un temps réduit à partir du 22 avril 1968. La revendication première est d’obtenir le respect effectif des plans de sécurité. La grève s’étend vite aux autres secteurs, y compris au secteur public, ce qui est très important pour Rome du fait du caractère particulier de sa composition de classe hétéroclite (employés de la Poste, du transport public, des banques, des hôpitaux, de l’ENEL, cheminots, pompiers, journalistes, acteurs, petits commerçants, techniciens, retraités…). Le côté non purement catégoriel du mouvement de base et une convergence avec les étudiants apparaît dès la grève générale du 7 mars contre la réforme de la sécurité sociale, qui voit parmi les intervenants au meeting final, la présence inédite du « délégué universitaire » Franco Piperno. C’est encore une grosse différence avec le mouvement en France où à part à la Rhodiaceta de Lyon, il n’y a pas, à ma connaissance, de liaison marquante étudiants-travailleurs et de toute façon, l’intervention y est plus de l’ordre de la prise de parole, que de la « délégation » (cf. les difficultés de J.-P. Sartre à la porte de Renault-Billancourt à l’automne 1970, quand juché sur un baril, il fait un appel aux ouvriers pour une unité avec les intellectuels et où ce sera un « four »).
La bataille contre le déplacement projeté, mais en réalité la fermeture de l’usine Apollon, usine emblématique à Rome, mobilise les ouvriers et la gauche et est bien médiatisée avec des prises de position d’artistes comme l’acteur Gian Maria Volonté et la chanteuse Giovanna Marini ; Ugo Gregoretti réalise le docu-film Apollon, una fabbrica occupata ; mais c’est la lutte à la FATME qui va être décisive. C’est la plus grande usine romaine, même si elle est une entreprise de taille moyenne à l’échelle de l’Italie. Entamée à la fin juin 1968, la lutte se focalise sur l’abolition du travail aux pièces et un salaire fixe, alors que la part variable du salaire en constitue l’essentiel dans ce mode d’exploitation. Les méthodes de lutte vont de la grève du zèle à l’occupation des ateliers, en passant par la grève perlée et le barrage routier autour de l’établissement. La FATME devient aussi le lieu privilégié de l’intervention étudiante car le secteur du bâtiment auquel ils s’étaient attachés pour commencer leur travail d’enquête pour les opéraïstes ou pour « servir le peuple » pour les maos, s’avère peu propice à un travail en profondeur vue la dispersion des lieux de travail et de vie de ces salariés, la précarité spécifique de ce travail qui connaît des fluctuations saisonnières et enfin l’embauche de nombreux intérimaires « non garantis ». À l’automne 1968, le premier Comité unitaire de base (CUB) romain est formé. Cela constitue une réussite importante de la part des comités étudiants-ouvriers qui en sont à l’initiative. Une consécration concrète aussi pour la ligne théorique opéraïste. Il prend contact aussitôt avec les CUB du Piémont et de Lombardie comme le CUB Pirelli de Milan. Le journal opéraïste La classe diffuse leurs idées et informe de leurs actions.
Le 12 février 1969, grèves, agitation, manifestations s’étendent à toute la région Latium comme cela n’est encore jamais arrivé ; les syndicats jaunes reculent, par exemple dans les petits établissements romains de la FIAT, l’implantation de la CGIL progresse et la stratégie syndicale semble une réussite, alors que l’ambiance de lutte et de discussions apparaît plutôt propice au développement de l’autonomie ouvrière et donc au CUB. Le lock-out60 décidé par le patron de la FATME, vu la tension interne, provoque une sorte de soulèvement dans la ville en mars et les autorités administratives font pression sur le patron pour une levée du lock-out et la satisfaction de certaines revendications comme la réduction de la part variable du salaire sont acceptées. Il apparaît alors évident à tous que la victoire partielle des ouvriers de la FATME est plutôt celle du CUB que de la CGIL, puisqu’elle consacrait la stratégie opéraïste de lutte contre le travail et plus concrètement contre la productivité, alors que la stratégie syndicale repose le plus souvent sur l’acceptation du niveau de productivité fixée par le patron, à condition qu’il le rétribue en proportion.
Le résultat en est que ce succès fait s’engouffrer dans cette stratégie offensive de la lutte d’usine, de nombreuses autres usines de la région avec la création de CUB correspondants. La forme de la « grève sauvage » (non déclarée au patron et non soumise à l’approbation syndicale préalable) devient un mode d’action idéal-typique de la nouvelle « autonomie ouvrière ». Ainsi, le 30 avril, les ouvriers de l’usine Apollon occupée obtiennent satisfaction eux aussi. Symboliquement, dans le contexte romain, c’est fort. Malgré tout le patronat ne reste pas inactif puisque 8 membres du CUB sont licenciés peu après. De leur côté, quelques groupes néofascistes, peut-être appelés par le patron, ont bien attaqué des piquets de grève, mais cela s’est produit à la marge et sans portée politique vu le rapport de forces du moment.
En septembre se pose nationalement la question du renouvellement des conventions collectives signées en 1966, une période pendant laquelle traditionnellement, les syndicats font monter la pression, mais cette fois le jeu est dangereux car le niveau de tension de base est déjà très élevé et ce ne sont pas les syndicats qui l’ont fait monter et qui en ont déterminé le niveau. Pour ces derniers, il s’agit de fixer à l’avance des limites et mettre le Mouvement sous contrôle, alors qu’habituellement, il ne s’agit que de le garder sous contrôle. C’est ce que tente de faire Bruno Trentin, de la FIOM-CGIL, dans une tribune de l’Unità, le 11 septembre. PotOp y répond dans son hebdomadaire le 18 septembre en essayant de « capitaliser » sur l’expérience des CUB, de laquelle le groupe tire la conséquence qu’il faut passer de la résistance à l’offensive, vu le caractère de masse que prend la lutte ; une offensive qui ne vise pas que le patronat, mais aussi l’État. Tout ne va pourtant pas dans le même sens au sein du Mouvement, puisque les ouvriers du bâtiment sont les premiers à signer le renouvellement de la convention collective. Les syndicats peuvent se frotter les mains car c’est une importante fraction de la classe ouvrière romaine elle-même, qui a posé la limite rendant illusoire l’idée d’une grève insurrectionnelle à Rome défendue par PotOp à ce moment-là. PotOp accuse les syndicats d’avoir enfoncé un coin dans la lutte par le biais de la fraction ouvrière la plus démunie du point de vue des ressources et armes de lutte et de vouloir imposer la signature à tout le monde, alors que « notre union avec les ouvriers ne passe pas à travers le syndicat, mais contre le syndicat61 ». La rupture est consommée. Il a fallu du temps, mais il est vrai que la situation italienne est particulière puisque le stalinisme des organisations traditionnelles de la classe ouvrière n’a jamais véritablement empêché les hétérodoxes ou autre hérétiques du marxisme et les opéraïstes en sont, de faire partie de « l’album de famille ». Une situation impensable en France où les purges ont commencé dès la création du parti et n’ont cessé depuis. La dernière en date étant la purge étudiante au sein de l’Union des étudiants communistes (UEC) en 1965, alors qu’une rencontre « au sommet » entre Longo pour la direction du Parti et Scalzone pour le mouvement étudiant a encore lieu mi-avril 1968.
Peu à peu les autres secteurs signent le renouvellement et globalement, une trêve s’instaure dans les usines. In fine, les syndicats peuvent se rengorger de leur victoire et les groupes étudiants et d’extrême gauche se reporter en dehors de l’usine, mais en profitant de leur expérience acquise.
Si les travailleurs de la construction ont signé les premiers, le problème du logement reste entier et dans l’impasse. Pour cette raison, en août 1969, se forment les CAB (comités d’agitation des borgate) initiés par des étudiants et résidents qui pratiquent une politique d’action directe visant à débloquer les choses. Une sorte de parallèle au « Ce que nous voulons tout » des slogans ouvriers… et tout de suite, en dehors des médiations syndicales ou institutionnelles. Mais les manifestations de désobéissance civile suscitent la répression, comme c’est le cas pour les squats de Val Melaina (dans la périphérie septentrionale de la capitale) qui sont brutalement évacués par les forces de l’ordre entre le 11 et le 12 mars 1970.
Le PCI légitime après coup l’action de résistance, mais ne s’opposant pas à l’intervention de la police, tout rentre dans l’ordre. Les CAB tentent alors de reprendre les choses en main en proposant non plus l’occupation des HLM et des grands immeubles inhabités comme le propose le PCI, mais celle des appartements privés libres fruit de la spéculation. Mais c’est l’échec des CAB, car ils portent une attention exclusive à l’action directe des couches sous-prolétaires et perdent le contact avec les mobilisations concomitantes des edili et de la petite bourgeoisie. Ils n’ont pas su ou pas voulu évaluer ce qui est fondamental dans les luttes, même à l’extérieur du syndicat, à savoir est-ce que le mouvement se développe à partir de son niveau moyen de conscience et d’initiative et donc en ne laissant personne en route ; ou à partir de sa fraction la plus radicale censée jouer un rôle d’entraînement, mais au risque de l’isolement. Le dilemme est en plus complexifié par l’entreprise de noyautage de la part des maos de l’Unione dei comunisti-ml qui s’avère peu discrète et populaire. Il s’ensuit la dissolution des CAB et avec elle, le déclin des maoïstes à Rome, puisqu’ils ne retrouveront pas un tel portail favorable à leur intervention.
Quand l’unité d’action se réalise autour de la lutte sur les conditions de vie en général
Parallèlement, en cette fin d’année 1969, l’université romaine, pourtant la plus importante d’Europe (150 000 étudiants), est abandonnée comme terrain de lutte principal du mouvement étudiant. C’est que la lutte s’est globalisée, puisque au niveau national l’action des ouvriers de Fiat et la bataille du Corso Traiano le 3 juillet 1969, consacre le lien entre lutte d’usine et lutte générale sur les conditions de vie. Chaque groupe politique essaie de passer à un stade plus avancé de sa propre organisation politique et de sa logistique, ainsi que de son implantation ouvrière, moins évidente que dans le Nord ou, par exemple, LC est très implanté à la Fiat. Voici comment LC analyse la difficulté romaine : « Les composantes fondamentales de la classe ouvrière de cette zone sont les suivantes : a) jeunes ouvriers immigrés […] sans aucun, ou presque, lien avec les partis et les syndicats ; b) ouvriers provenant des quartiers et des borgate romains, de la zone des Castelli et des monts Lepini avec une certaine tradition communiste et syndicale ; c) chômeurs, apprentis et ouvriers d’atelier très petits : à savoir, jeunes qui se débrouillent à qui mieux mieux et qui affichent des caractéristiques similaires à celles des jeunes prolétaires d’origine méridionale. Leur rage et leur isolement […] sont parfois instrumentalisés par la propagande des fascistes ; d) ouvriers-paysans ou ex-paysans, ex-artisans, immigrés tunisiens ou libyens, traditionnellement liés aux rapports de clientèle ou aux pratiques démagogiques62 ».
De son côté, PotOp continue ses interventions auprès des edili et plus généralement dans certaines zones périphériques de la ville comme le pôle de petites et moyennes entreprises de Pomezzia-Aprilia63. Mais à la FATME où le groupe a quitté le CUB pour former une cellule, l’organisation de nouveaux modes d’action relativement violents, comme des piquets de grève actifs et surtout les cortèges ouvriers internes à l’usine, entraîne un nouveau lock-out du patron. Le principal leader ouvrier de PotOp dans l’usine, Amadeo Timperi est licencié. Malgré les efforts de PotOp, il ne sera pas réintégré par manque de soutien interne et externe. L’automne chaud est passé et le rapport de forces n’est plus le même64.
PotOp en tire la conclusion en octobre 1970 : l’OS à la chaîne ne peut être l’axe de lutte à Rome où son importance certes qualitative pour la théorie opéraïste du refus du travail, est quantitativement insuffisante du point de vue du rapport de forces général entre capital et travail du fait de la composition de classe romaine spécifique. Pour cette organisation politique, il s’agit maintenant de s’attaquer au « pouvoir social du capital » et aux institutions. Il n’empêche que PotOp maintient son intervention à la FATME où le patron cumule les maladresses ou provocations en faisant intervenir des « jaunes » et des groupes fascistes pour maintenir ou rétablir la « liberté du travail » dans l’entreprise. PotOp réagit par des affrontements contre « jaunes, « noirs » et « petits chefs ». Cette action est assez bien suivie par la base ouvrière malgré l’isolement du groupe depuis le licenciement de Timperi. Plus tardivement, le 3 avril 1972, un commando de deux militants de PotOp, dont Valerio Morucci, qui quelques années plus tard ira intégrer la direction stratégique des Brigades rouges, effectue la jambisation d’un chef d’atelier tyrannique de la FATME, Salvatore Uras. Morucci fera remarquer dans ses mémoires que c’est la première utilisation d’une arme à feu et la première jambisation65, avant donc celles commises par les BR. Certaines fractions du Mouvement sont donc passées à d’autres modes d’action, mais ici, toujours en rapport avec le fil historique des luttes de classes et en lien avec le Mouvement. Le problème est que celui-ci n’a plus la force qu’il avait en 1969.
Quant à LC, le groupe romain œuvre, entre autres, à la réorientation de l’action lycéenne, des établissements scolaires vers les quartiers. Ils ont été, en effet, les plus à même de les conduire à des positions à la fois subversives, antiautoritaires, puis antifascistes de par leur organisation moins léniniste et plus horizontale. Cette orientation s’inscrit dans une action plus générale puisque LC lance son slogan Prendiamoci la città (« prenons la ville ») en novembre 1970 avec des mots d’ordre comme Vogliamo viaggiare gratis e veloci, in Lotta Continua, no 7, 23 avril 1971). Cette ligne est confirmée au second congrès de Bologne en juillet 1971. Toutefois, cette intégration du monde scolaire et universitaire dans la dynamique socio-urbaine de la capitale, fournira aussi à l’extrême droite, mais plus tardivement, de nouvelles possibilités d’influence, de pénétration et finalement d’attaque, notamment dans les quartiers de la périphérie romaine ; des groupes comme Avanguardia Nazionale et surtout Lotta Popolare utilisent en effet leurs cellules scolaires et étudiantes pour renforcer une présence territoriale souvent limitée et donc précaire dans les quartiers66.
Le 26 mars 1971, LC et PotOp, mettent en œuvre le squat de deux bâtiments communaux dans la zone de Casalbruciato au sein du quartier Collatino sur le modèle et la jurisprudence de ce qui s’est passé à Milan rue Mac Mahon en janvier de la même année. Quand, quatre jours après, les forces de l’ordre se présentent pour évacuer les locaux, les 350 familles d’occupants — qui viennent des territoires parmi les plus paupérisés et dégradés de la capitale, tels que San Basilio et le borgheto Alessandrino, décident en assemblée de rejeter l’offre de médiation avancée par l’UNIA, association antenne du PCI pour le logement et en conséquence d’assumer la ligne de l’affrontement. C’est alors la première bataille urbaine engendrée par la lutte pour le logement à Rome : 3000 agents sont envoyés contre des barricades et des manifestants qui font front — de nombreuses femmes non armées font office de bouclier humain, pendant que d’autres manifestants équipés ripostent à coup de cocktails Molotov. La lutte s’étend bientôt à tout le quartier. Finalement expulsés de Casalbruciato, LC et PotOp réactivent la lutte à Centocelle, avec 50 familles et de nouveaux affrontements. C’est que pour PotOp, la lutte dans les quartiers et surtout les plus paupérisés n’est pas une lutte pour se réapproprier la ville comme l’essaie LC, mais la tactique appropriée pour toucher des prolétaires relativement peu nombreux dans les usines sous-dimensionnées de Rome et où, de surcroît, travaillent peu d’ouvriers spécialisés à la chaîne (d’ouvriers-masse comme dit la théorie opéraïste), définis comme les plus à même de mener la lutte sur le « refus du travail ».
PotOp va créer des cellules territoriales dans les quartiers les plus pauvres afin d’implanter la lutte révolutionnaire au cœur de la métropole capitaliste. Former des zones « rouges » et pratiquer l’illégalité de masse sont les nouveaux objectifs de l’organisation. Le 26 mai, la bataille de la Garbatella est un exemple de cette pratique de l’illégalité. Suite à une énième manifestation, les étudiants d’extrême gauche se sont réfugiés dans un quartier qu’ils prospectent assidûment ; ils s’y cachent pour échapper à la police et y reçoivent l’appui bienvenu des habitants, alors qu’ils avaient tenté de se réfugier dans les locaux de la section locale du PCI, mais avaient toutefois été repoussés par les bureaucrates syndicaux. Pour PotOp, qui considère cette action comme une réussite, cette voie de la guérilla de rue dans les quartiers doit maintenant être privilégiée, car on en a fini avec les grandes manifestations de centre-ville, qui premièrement, effraient le bourgeois sans autre résultat et deuxièmement conduisent les manifestants à un affrontement de forces disproportionnées par rapport à celles de la police.
Même s’il est à LC, Erri De Luca commente à propos du contexte : « le nouvel ordre public semble être maintenant cette insurrection soudaine de gens qui ne nous connaissent pas, qui ne savent même pas pourquoi nous avons porté la guerre dans leurs maisons, mais qui décident d’emblée et unanimement que nous avons raison et que les agents ont tort. Ces gens créent leur propre ordre public se rangeant à côté de notre jeunesse et nous rendent heureux. Car la félicité pour nous est justement un quartier insurgé à l’improviste autour de nous » (cf. Le contraire de un, op. cit.).
PotOp qui jusque-là oscillait entre différentes options de militarisation de la lutte, dans l’ordre : lien avec les GAP de Feltrinelli, puis « Front armé » de Piperno, crée finalement un Service d’ordre dirigé par Valerio Morucci.
Au milieu du mois de juin 1971, la défense des occupations nécessite l’expérimentation de nouveaux types d’action, tels que l’incendie des voitures garées (à la Magliana, dans le quartier Portuense) le barrage routier (à Borgata Gordiani, dans le quartier Prenestino-Labicano), etc. Néanmoins, la crise du logement ne produit pas que ce type d’action coup de poing, finalement plus spectaculaire que massif et gagnant, parce que « l’avant-garde » ne peut se démultiplier et PotOp, bien qu’influente en tant que tendance opéraïste d’une part et de son orientation insurrectionniste d’autre part, reste une petite organisation politique en comparaison, par exemple, de LC.
Profitant à son tour du terreau, l’UNIA, émanation du PCI tente de réagir en faisant peser tout son appareil organisationnel : la nuit du 29 octobre 1971, 10 000 habitants des bidonvilles sont invités à s’installer dans 3000 appartements, éparpillés aux quatre coins de Rome (quartiers Prenestino-Centocelle, Pietralata, Monte Sacro, Ostiense et les zones Torre Spaccata, Gare Centrale, Magliana). Il s’agit de la plus grande démonstration de force dans l’histoire de la lutte pour le logement à Rome. Elle est réalisée en concomitance avec la lutte contre la promulgation de la loi no 865 sur les indemnités d’expulsion contre les « propriétaires » des borgate, afin de profiter d’une visibilité médiatique accrue. Elle sera plus tard jugée anticonstitutionnelle au début des années 1980 car attentatoire au droit de propriété privée. Cette initiative légaliste voulait s’appuyer sur la portée exceptionnelle de la mobilisation pour forcer pacifiquement la main à l’administration municipale. Concrètement, l’UNIA exige, pour lever ses occupations, le blocage de toutes les procédures d’expulsions en cours, la réquisition de 6000 appartements vides à attribuer aux habitants de baraques, la réduction des loyers des immeubles publics, le déblocage des 370 milliards de lires que la mairie de Rome a depuis longtemps destinées à la construction de logements sociaux en ville. Quand deux jours après, les forces de l’ordre se présentent devant les bâtiments squattés, les occupants décident de ne pas résister, en préférant plutôt se diriger en masse vers le Campidoglio (Capitole), où se tient une séance consacrée justement au problème locatif à Rome. Sous la pression de la foule, la majorité du conseil communal accepte formellement toutes les revendications avancées par l’UNIA. C’est une double victoire pour le parti communiste romain, qui semble avoir, d’un seul coup, mis en échec et les ennemis de la DC qui administre la capitale et les groupes extra-parlementaires qui attaquent continuellement sa stratégie légaliste appliquée à la lutte pour le logement. Mais en fait, aucun engagement de la municipalité ne sera respecté relançant la stratégie de l’action directe. Des comités de quartiers se forment qui s’occupent des conditions de vie en général (les autoréductions67 par exemple) et coexistent avec des comités de lutte spécifiques (la question du logement ou la défense contre les néofascistes).
Un exemple de la force de cette lutte pour le logement à Rome nous est fourni par une déclaration du Comité populaire de lutte pour le logement du quartier Primavalle : « Il est juste que nous commencions à améliorer notre condition dès maintenant ; il est juste que les sous volés par les retenues de notre fiche de paye soient utilisés pour nous donner des choses qui nous aident à vivre bien. Prenons tout ce qui nous appartient à juste titre, sans pour autant abandonner la lutte pour le logement : l’ouvrier continue à lutter pour la hausse salariale même s’il est conscient que le patron peut compter sur la totalité du pouvoir de l’État. […] Nous devons démontrer que les ouvriers et les masses savent combattre l’oppression, tout en se réappropriant ce qu’ils ont construit et valorisé avec leur propre sueur ; tout en refusant l’école bourgeoise et sa culture inutile, afin de la transformer dans un moyen utile pour leurs fils. […] Il s’agit d’une lutte nouvelle, qui est déjà en train de gagner : il faut la faire connaître à tous les ouvriers romains […] afin qu’elle devienne un patrimoine général à employer dans la bataille contre l’oppression et l’exploitation des prolétaires » (cf. Guzzo, op. cit.).
La borgata de San Basilio représentait une sorte d’archétype d’un lieu qui ne pouvait être défini véritablement comme une cité ghetto comme à Milan ou en région parisienne, mais comme une sorte de gros village fermé à la métropole.
« Ici, au lieu de l’autoréduction, avait commencé spontanément une grève de loyers, qui impliquait le gros des familles. […] Il faut ajouter, de plus, que cette tendance à casser la loi se produisait au sein d’un contexte qui voyait un dépassement du seuil entre le licite, et l’illicite causé par les formes de l’existence quotidienne. Bandes criminelles et activités extra-légales représentaient deux faces d’une même pièce pour plusieurs borgate de Rome. […] Les expressions de l’antagonisme politique des années 1970 se rencontraient ainsi avec une conflictualité permanente, éminemment sociale […] issue de la façon même de vivre et d’instaurer les relations avec l’extérieur, voire de l’isolement profond et de la forte cohésion interne qui en dérivait. […] Dans ces lieux […], on apprenait rapidement à honorer une loi de la borgata qui, à certains égards, semblait valoir plus que la loi des institutions » (Luciano Villani. Neanche le otto lire, Lotte territoriali a Roma 1972-75, pp. 33-35, 2013).
Début septembre, les forces de l’ordre attaquent les borgate occupées, ce qui débouche sur plusieurs jours d’affrontement avec l’utilisation d’armes à feu ; Fabrizio Ceruzo, un jeune membre d’Autonomia Operaia décède. Cette action répressive des autorités servira de justification à la remise en cause de la seule violence légitime attribuée à l’État et donc à l’idée que le moment de la lutte armée est arrivé, car comment comprendre une répression menée par l’État non pas pour sa propre défense contre une tentative insurrectionnelle, mais sur le problème fondamental des conditions de vie et du logement à seule fin de garantir la rente foncière ou alors, l’ordre pour l’ordre ? En tout cas, cela met le feu aux poudres. Les jours qui suivent 4 policiers sont blessés par balle. La région Latium cède enfin en offrant 150 appartements de propriété publique.
Paradoxalement, si cette bataille de San Basilio devient un marqueur du passage à un autre cycle, celui qui pose le passage possible ou nécessaire à la lutte armée comme le laisse entendre une déclaration de Margherita Cagol à ce propos (Lettera ai genitori, automne 1974), à Rome, c’est plutôt le déclin de la lutte pour le logement face à la triple opposition de la municipalité, du PCI et, marginalement, de groupes fascistes qui profitent de la situation pour attaquer le Mouvement.
Erri De Luca décrit l’ambiance générale : « C’était bien autre chose, l’action convulsive dont tu me parlais et qui contenait, d’après ce que tu disais, une part d’un monde futur […]. C’était une façon de se battre. On ne demandait pas d’être d’accord avec un projet, mais de s’engager dans les luttes. Il y eut des maisons vides qu’on occupa, des loyers qu’on ne paya plus, des quittances d’électricité brûlées dans la rue. On entravait les mesures de rétorsion, coupures de courant, expulsions. On avait cessé de payer les additions, on arrivait à exiger. Quand le temps de la lutte finissait, avec plus ou moins de succès, on recommençait d’un autre côté […]. Nous n’étions pas convenables, notre technique étant le choc, technique éprouvante pour n’obtenir que peu de choses, parfois rien. Pourtant cela donnait du poids. Il y a un moment de sa vie où un homme veut poser sur le sol une plante de pied large, un pas qui ne soit point léger, non pas pour l’écraser, mais pour le charger de tout son corps. Dans ces années-là, personne ne voulait être léger. Il était urgent d’avoir une gravité différente ; elle modifia la démarche de beaucoup. Quand elle prit fin, chacun l’effaça en enfilant des chaussures de gymnastique. Durant ces années de choc, personne ne souhaite être plus, plus maigre, pas même plus sain : elles riaient volontiers les bouches édentées […]68.
Loin de moi l’idée de critiquer la version emphatique et littéraire de De Luca, mais Billy Bilancioni, membre de la section romaine de PotOp, tira de l’expérience des luttes sur le logement une réflexion politique tout autre et moralement désabusée : « Je me rappelle de certaines occupations d’immeubles, pendant lesquelles on faisait des réunions avec les résidents, des discussions infinies pour les convaincre qu’organiser des luttes dures aurait finalement payé. Cependant, moi, j’étais de moins en moins sûr. […] je me demandais si j’étais disposé à mourir, ou pire à tuer, pour la révolution. Ma réponse fut qu’il n’y avait pas les conditions objectives, que probablement nous étions en train de perdre la possibilité de faire la révolution, car d’un côté il n’y avait pas assez de classe ouvrière avec nous et de l’autre il y avait une violence étatique imbattable. » (in Aldo Grandi, La generazione degli anni perduti, op. cit., p. 200).
Fin 1973-début 1974, la lutte sur le logement atteint son apogée à Rome avec 3000 occupations et l’extension aux immeubles neufs non occupés, ce qui concerne davantage le secteur économique immobilier que la gestion locative proprement dite. Des milices privées et des mercenaires néofascistes sont engagés pour attaquer occupations et squats et, de son côté, la police réalise des expulsions musclées. Mais alors que dans toute l’Italie s’essouffle ce mouvement sur le logement et sur les autoréductions, il garde une importance plus grande à Rome, au moins comme référence et formation du fait que c’est cette lutte, qui a permis une certaine unité étudiants/prolétaires en l’absence de l’ouvrier-masse tel qu’il existe et lutte à Turin, Milan et Porto Marghera en Vénétie.
La transformation de la composition de classes
Bien que décisive pour la promotion et le développement de la stratégie révolutionnaire du Mouvement, la lutte pour le logement épuise rapidement son potentiel d’antagonisme, d’autant que des éléments extérieurs, géopolitiques et économiques, agissent sur le contexte général et rendent la situation plus difficile. La crise pétrolière, l’inflation et la nécessité pour l’État d’imposer des mesures restrictives à une politique keynésienne jusque-là favorable à la demande et à la croissance d’une part, la fin du boom de l’immobilier d’autre part réduisent fortement le nombre d’ouvriers du bâtiment et des travaux publics. L’absence d’une politique industrielle à l’échelle de la ville ou de la région entraîne une baisse de la part du secteur privé dans l’activité régionale au profit des secteurs technologiques et du secteur public, avec ses effets sur la composition de classe. La théorie opéraïste initiée et développée au début des années 1960 et qui a particulièrement bien correspondu à la situation italienne jusque-là, semble alors à bout de souffle et vu ce que nous avons dit sur la composition de classe romaine, il n’est pas étonnant que ce soit à Rome que sa dévaluation soit la plus forte. Dans le monde du travail, l’entreprise publique devient le seul lieu « garanti » où peut encore se développer une position d’antagonisme frontal au Policlinico, au Poligrafico dello Stato, chez SIP, ENEL, Alitalia, FS où un CUB cheminots existera jusqu’en 1973, avant de se transformer en un regroupement de comités de base (COBAS). Il en est de même à Alitalia et à l’ENI-AGIP69. Cette agitation dans le secteur public qui perdure vient troubler la nouvelle dimension gestionnaire du PCI au sein de la municipalité et les accusations de « fascisme » et de « provocations criminelles » contre les groupes et organisations d’action directe vont bon train. Le numéro 6 de la Via dei Volsci à San Lorenzo, dans le quartier Tiburtino devient le centre directionnel de l’Autonomie ouvrière organisée romaine (AutOp) et de cette agitation qui mêle lutte dans le service public et actions de quartier tout en étant à proximité de l’université et du Policlinico où les actions directes sont courantes sous l’influence de Daniele Pifano, Giorgio Baumgartner et Luciano Nieri, trois militants de l’Autonomie ouvrière romaine, les deux derniers sont membres du collectif Policlinico, tandis que le premier est le leader du collectif Via dei Volsci et membre lui aussi du collectif Policlinico. D’ailleurs LC y avait installé son siège général en 1971.
Une sorte de communauté de vie et de lutte s’y tisse progressivement avec une multiplication des comportements illégaux dans et autour du quartier, dans les transports par exemple et aussi des expériences d’organisation alternative comme les « marchés rouges » dans lesquels les prix sont « politiques » en fonction de la valeur d’usage estimée des produits.
Dans le secteur privé, seuls les établissements de la Voxson et de l’Autovox connaissent toujours un fort climat d’antagonisme, car le rapport de forces y reste favorable du fait qu’il opère dans un secteur de biens de consommation en plein essor, qui ne connaît pas le chômage, alors que même à la Fatme la conflictualité ouverte dans l’entreprise est réduite du fait d’une conjoncture économique globalement plus morose. À l’Autovox, un comité ouvrier proche de l’autonomie ouvrière se développe et sa composition féminine importante permet de faire le lien avec l’extérieur et les problèmes du logement, mais aussi avec l’actualité de la question du divorce. Toutefois, cette situation favorable ne perdure pas, car ces entreprises qui ont été rachetées par des firmes multinationales (Emi pour la première et Motorola pour la seconde) vont être progressivement sacrifiées sur l’autel des opérations financières, non sans avoir auparavant employé les méthodes habituelles de recours aux « jaunes » et aux licenciements.
Face à la régression de ce double front de conflictualité urbaine (lutte d’usine plus lutte sur le logement dans le quartier), la stratégie des groupes révolutionnaires et comités plus ou moins informels, se réoriente et va se concentrer sur l’antifascisme militant, qui suite à l’attentat du 28 mai 1974 à Brescia (8 morts) perpétré par le groupe Ordine Nero et à celui d’août 1974 dans le train Italicus dans la province de Bologne, lui aussi attribué à l’extrême droite (12 morts), a retrouvé le niveau de contre-violence de la période précédant Il rogo di Primavalle (le « bûcher de Primavalle ») qui avait produit un coup d’arrêt.
À ce propos, l’affrontement de la place San Giovanni di Dio contre le secrétaire MSI de Monteverde qui le laisse pour mort devient un marqueur du processus de radicalisation des pratiques de l’antifascisme militant. En effet, malgré un contexte général favorable à l’agitation révolutionnaire, la présence néofasciste subsiste, même si elle fait parfois profil bas. Il s’agit alors, pour certains, d’aller la débusquer par tous les moyens et donc en se substituant de fait à la police comme porteurs d’une nouvelle violence légitime. Un imaginaire qui dérivera bientôt, avec les groupes de lutte armée, jusqu’aux parodies de justice populaire et autres prisons du peuple en direction des fonctionnaires de l’État cette fois. En fonction de ces considérations, l’Autonomie ouvrière organisée interprète l’action directe de Monteverde comme un succès et une indication tactique claire pour la stratégie antifasciste. À l’opposé de ce qu’il faut bien considérer comme une fuite en avant activiste et militarisée qui en oublie le combat a priori principal contre le capital et l’État, tel qu’il s’est développé pendant l’automne chaud et à peu près jusqu’en 1973, n’en déplaise à De Luca. AO et LC hésitent et les tensions, surtout au sein de cette dernière organisation, se font de plus en plus fortes70. C’est d’autant plus le cas qu’à l’intérieur de chacune, la majorité qui semble l’emporter et donc la direction politique, penchent pour une réorientation et un retour à l’action légale avec, en perspective, l’espoir d’une rencontre politique avec le PCI. Ainsi sont-elles à l’initiative d’une pétition populaire demandant la mise hors la loi du MSI et la reconfiguration de l’antifascisme militant dans le cadre des mobilisations de masse. Un retour à l’antifascisme officiel en quelque sorte et donc la reconnaissance de la toute-puissance de l’État… qu’il faut donc tenter de conquérir y compris par les élections. Une perspective bien évidemment pour des groupes dont la naissance et la définition résident dans leur position extra-parlementaire.
Le 26 octobre 1974, des centaines de jeunes participent à la mobilisation antifasciste déclenchée par l’homicide de l’ouvrier Sergio Agrada, le 20 octobre. Elle finit par se heurter à la police et aux groupes néofascistes : les cocktails Molotov fusent et quelques armes à feu apparaissent sans qu’on sache vraiment si elles sont plus démonstratives qu’opérationnelles.
Le 27 novembre et le 5 décembre 1974, deux lycéens d’Augusto, l’un des « meilleurs » lycées d’enseignement classique de Rome, sont gravement blessés à coups de pistolets. Enfin, le 29 octobre 1975, dans un quartier populaire (Prenestino Labicano) où l’extrême droite vient d’intensifier son implantation par un prosélytisme assidu auprès les lycéens, un commando armé assassine Mario Zicchieri, comme nous l’avons déjà signalé.
Comme l’indiquait Pasolini, on peut constater une similarité de comportement des jeunes révoltés dans un registre beaucoup plus « anti-système » qu’anticapitaliste, qui tend à secondariser les buts, d’ailleurs devenus peu clairs avec le rajeunissement des nouveaux protagonistes, en direction de cibles immédiates à atteindre par tous les moyens. La massification que connaissent aussi bien les lycées que l’université se produit à un moment de recul des embauches sur le marché du travail. Elle engendre une situation beaucoup plus difficile économiquement et plus conflictuelle qu’en France et un mouvement de précarisation beaucoup plus précoce qui alimente la rage sociale dans la jeunesse, toute tendance politique confondue, même si c’est à gauche qu’elle est la plus marquée. En effet, parallèlement à la rupture avec le PCI qui s’approfondit à gauche, malgré l’opération foireuse du Manifesto, d’AO et de LC en direction du PCI, celle d’avec le MSI s’approfondit à droite avec par exemple un changement d’attitude vis-à-vis de la police, de la hiérarchie en général et de la discipline de parti ; bref, là encore, une position antisystème plus qu’anticommuniste pour cette fraction de la jeunesse néofasciste.
À gauche, tout cela constitue les prémisses du mouvement de 1977 dans la mesure où les conditions objectives de la lutte et les rapports de forces qui y sont afférents, sont secondarisés par des subjectivités qui se veulent révolutionnaires. Progressivement, à partir de 1975, des fractions importantes du Mouvement, vont passer du désir de politique à la politique des désirs, à l’idée que le privé est politique, ce qui n’est pas exactement la même que de croire que « tout est politique » comme il pouvait se dire 7 ans plus tôt. Il se produit une autonomisation progressive du mouvement féministe par rapport ai Mouvement général, comme le montrera l’incident entre féministes romaines et service d’ordre de LC à Rome ; et, d’une manière plus fondamentale, une critique du militantisme comme séparation. Le besoin de communisme » crée un nouveau langage, via les radios libres et de nouvelles pratiques, l’apologie des marges comme espace révolutionnaire, un champ que l’État se fera fort de noyauter par le biais indirect de la diffusion des drogues. Il n’empêche que cela coexiste avec des initiatives de masse comme « la prise sur le tas » (le vol et l’appropriation directe), l’imposition de la spesa proletaria (l’équivalent d’un prix politique) dans les supermarchés.
C’est à partir de Milan, dans les années 1975-76 que se créent les Circoli del proletariato giovanile, à la périphérie de la ville et dans les banlieues où fourmillent des petites et moyennes entreprises et leurs jeunes apprentis. Ce sont ces Circoli, qui instaurent des « rondes » antifascistes dans les quartiers, une structure souple qui va essaimer dans toute l’Italie et donc aussi à Rome.
À droite, l’activité dans les quartiers est menée par des nouvelles formations, composées par des jeunes, de moins en moins attirés par l’autoritarisme et le traditionalisme du MSI, qui interprètent avec des catégories national-populaires les revendications du sottoproletario romano : les organisations les plus en vue sont Lotta Studentesca et le Movimento Politico Lotta Popolare. S’agissant de la révolte contre les forces de l’ordre — une véritable hérésie pour la direction du MSI — l’épisode le plus marquant se déroule le 23 octobre 1976, quand un cortège de jeunes néofascistes se heurte à la police. Pendant des heures, ils se répandent dans le centre-ville, en détruisant vitrines et voitures, en attaquant le Palais du gouvernement national et en affrontant les forces de l’ordre à coups de pierres et cocktails Molotov.
La fin de la « grande politique »
Les BR et leurs surgeons à Rome
À gauche, le premier épisode d’envergure de la stratégie de « l’attaque au cœur de l’État » de la part des BR se produit le 4 novembre 1975, quand le groupe qui signe encore Lotta armata per il potere proletario (LAPP) décide d’intervenir dans une vague de sabotages en cours. Il s’agit cette fois, d’endommager des commutateurs téléphoniques : un commando de trois personnes — déguisé en faux policiers — arrive à entrer dans le siège commercial de la Société publique de téléphone (SIP) située à l’EUR71 et à placer 4 bombes, qui explosent seulement une fois que tout le personnel présent a été évacué. L’action est assez bien acceptée dans le mouvement et les quartiers, sans doute parce qu’elle a été bien préparée et ne se présente donc pas comme une action terroriste au sens de qui veut créer la terreur.
En avril 1976, Morucci et les Formations communistes armées (FCA) jambisent le président de l’Union Nationale des Pétroliers Italiens, le marquis Giovanni Theodoli. Cet objectif peut être vu dans la continuité de l’agitation précédente, plus générale, sur les prix de l’énergie, mais elle s’attaque aux biens comme aux personnes. De leur côté, les militants scissionnistes qui ont fondé les Unità Comuniste Combattenti [Unités communistes combattantes] (UCC) s’engagent à ne frapper que des personnalités à la fonction suffisamment importante et connue pour que les cibles soient facilement identifiables pour tous les prolétaires de la capitale, condition minimum de leur légitimité. Le 14 juin 1976, elles kidnappent le grossiste de viande Giuseppe Ambrosio dans une opération censée représentée la plus grande redistribution de richesses dans les borgate. L’impréparation plus le hasard contribuent à l’échec de la redistribution.
Dès 1975, les BR avaient indiqué que l’ennemi principal c’était la DC à la tête de l’État, une direction qui ne pourrait qu’être renforcée par le projet de compromis historique avec le PCI. Voulant peut être faire œuvre de dialectique, elles dénoncent les fausses oppositions démocratique/ antidémocratique, fascisme/antifascisme et annoncent la fin de l’antifascisme militant qui serait, pour elles, une déperdition d’énergie, puisque la stratégie de la tension, lancée par un État aux abois, s’est avérée être un échec. Pour l’analyse brigadiste, les anciens groupes squadristes nostalgiques ou putschistes, tels qu’ils étaient décrits et dénoncés par le Mouvement pendant la stratégie de la tension, sont devenus archaïques. Les fascistes auraient revu à la baisse leurs ambitions et ne seraient plus que des francs-tireurs de la modernisation capitaliste. Il n’empêche qu’à Rome, l’orientation politique première des BR va être originale, parce que comme l’a dit Prospero Gallinari, à Rome tout est différent ; et les luttes pour le logement y ont représenté la plus large base d’action en dehors de l’activisme dans l’université. La colonne romaine va tenir compte de cette expérience particulière de la lutte romaine en développant des actions de quartiers finalement dans la tradition et le répertoire d’action des dernières années, même si elles ont été menées par d’autres groupes et avec d’autres objectifs. Ainsi, si on effectue un petit saut dans le temps, quand au début de 1979, la colonne romaine des BR connaît sa première crise interne, c’est à travers une opération étroitement liée au logement que les dirigeants du groupe tenteront de reconstruire l’unité. L’attentat meurtrier plus tardif contre Italo Schettini (29 mars 1979), à la fois fonctionnaire de la DC et grand propriétaire immobilier, est typique d’une volonté de concilier un message politique à caractère révolutionnaire et le ressentiment populaire contre cette figure de l’exploitation connue dans les borgate comme Jack l’Oppresseur. LC en état de décomposition en tant qu’organisation, mais dont le journal continue sur la ligne « Ni avec l’État, ni avec les BR », condamnera cet attentat en faisant remarquer que la mort d’un exploiteur ne permet pas de supprimer l’exploitation et que les exécutions ne sont pas une méthode pour abattre le capitalisme.
Le fait que les dernières actions révolutionnaires à Rome, en dehors de l’opération d’enlèvement de Moro, aient porté sur le logement, que ce soit à travers l’action des BR ou de groupes du même type, indique une boucle romaine récurrente du milieu des années 1960 jusqu’à la fin des années 70, autour de la question du logement.
La romance des nouveaux besoins sociaux
Les prémices du mouvement de 1977
Pour Rosso, le journal-groupe de l’Autonomie organisée crée en 1975, ces journées d’avril sont le signe du passage de l’ancien mouvement, celui de 1968-69 (l’opéraïsme) au nouveau mouvement (celui des besoins sociaux, de l’appropriation de la richesse sociale) qui via la lutte contre les groupes néofascistes, aurait su dévoiler le fascisme général de la DC et de l’État. Sous le verbe de l’Autonomie organisée réapparaît une vieille ligne stalinienne classe contre classe… sans la classe sur laquelle elle s’appuyait72. C’est pour cela qu’elle est obligée d’inventer une nouvelle lune, celle des « nouveaux besoins sociaux ». Scalzone y verra, rétrospectivement, une dérive hédoniste et consumériste dans son article « Le point de vue politique73 », dans lequel il fait remarquer que le Mouvement, s’il a su se dégager de l’idéologie de la productivité, ne l’a pas fait pour l’idéologie de la redistribution et du « Tout est à nous / Rien n’est à eux / Tout ce qu’ils ont ils l’ont volé » comme disaient la LCR et la CNT en France, bref, se dégager aussi du productivisme..
Quant à Franco Berardi (« Biffo »), il dira de façon provocante en juin 77 dans A Traverso : « La révolution est finie. Nous avons gagné ». Adieu à la mission du prolétariat, bienvenu au communisme immédiat ou à la dissidence/sécession. La révolution devient une soustraction de pouvoir plus que la prise de pouvoir (Vincenzo, Via dei Volsci, cité par I. Sommier, op. cit., p. 73). Et comme le dit Paolo Virno, cette violence de l’autonomie diffuse ne se dresse plus contre l’État (ou contre les néofascistes, l’axe de démonstration de Guzzo pour Rome) mais pour la conquête d’espaces à gérer en toute indépendance74.
LC qui a pris ses distances avec la violence armée, mais dont des marges importantes ont successivement pris le large et ont rejoint ou vont rejoindre la lutte armée, tire un constat désabusé encore davantage valable pour Bologne et Rome que pour Turin ou Milan : « Nous n’avons plus rien, chers camarades. Nous sommes orphelins. C’est tellement difficile de s’orienter, de vérifier, de sortir de la mythologie pour nous rencontrer et avancer ensemble. Notre monde s’est réduit. L’horizon est plus court. C’est un mal. Le Vietnam juste dix ans auparavant : les drapeaux Viêt-Cong aux manifestations, à Rome comme à Berlin. La Palestine, la Chine, le Portugal. Mais aussi la dictature du prolétariat. Alt ! La dictature de qui, avec qui, comment, quoi ? Marx et le marxisme. […] Vive quoi ? Vivre. Vivre n’est pas assez75 ». Un confusionnisme gauchiste à son comble au niveau des références théoriques, que ne compense plus une pratique qui n’a plus grand-chose à voir avec celle des années 1968-73.
À ce propos, Guzzo, comme beaucoup d’autres universitaires et intellectuels s’intéressant à l’époque et à la question de la violence, essaie de faire la distinction entre ce qui aurait été le mouvement créatif à l’intérieur de la révolte de 77 et ce qui aurait été de l’ordre de la violence pour la violence, le premier étant évidemment acceptable, mais pas le second76, alors que les transferts de type d’actions et de protagonistes furent constants et particulièrement dans le cas romain de l’après 1977. Les clivages n’étaient pas forcément clairs ni surtout définitifs comme le montre l’évolution de LC et de sa mouvance, des plus hétérogène77. La violence politique et sociale est en effet bien antérieure à la création des groupes de lutte armée. Pour PotOp, dans une discussion avec les GAP, fin 71-début 72, la vieille politique antifasciste de l’époque de la Résistance est dépassée et il ne s’agit pas aujourd’hui de la rétablir par un retour à la clandestinité sous le faux prétexte d’une fascisation de l’État et de sa conception organiciste qu’en auront les BR. En outre, la pratique de la clandestinité favorise la perte de sens du réel et revient soit à se soumettre complètement à une direction politique en acceptant une position de « petit soldat », au risque supplémentaire d’un isolement social favorisant le glissement de la guerre sociale vers la guerre privée. Donc les armes oui, mais en lien avec le mouvement, si ce n’est au grand jour.
Pour sa part, Erri De Luca refuse cet angélisme de l’innocence du Mouvement et de la gauche et donc du processus d’auto-victimisation qui guette : « La ligne du “Nous ? Jamais !”, la ligne des stupéfaits était bonne pour les commanditaires, qui, ainsi, ne se déclaraient pas dirigeants d’une organisation susceptible de commettre un homicide [il vise ici Adriano Sofri, leader de LC au moment de l’assassinat du commissaire Calabresi, NDA], mais elle n’était pas bonne pour toi, car elle t’isolait de nous tous […]. Cette défense-là [celle tenue par Sofri à son procès beaucoup plus tard, NDA] te crucifiait. Elle te coupait du groupe en échange de la respectabilité de tous les non-inculpés. C’est celle qui fut choisie et tu y consentis : par respect envers les chefs d’alors, à cause de ta fichue modestie, de ton besoin de sentir que tu faisais encore partie de cette communauté, douze ans après sa dissolution […] Mon idée était qu’il fallait admettre l’évidence, que cette accusation était compatible avec chacun de nous, avec la fièvre d’insurgés que nous avions. Mais, à dire cela, beaucoup de ceux qui entre temps avaient domestiqué leur passé comme simple ivresse d’une saison, seraient devenus rouges de honte […] Tu es étranger à l’accusateur et à l’accusé, mais tu n’es pas innocent. Lorsque nous avons jeté la première pierre, nous avons cessé d’être innocents […]78 ».
Rome à la lumière du Mouvement de 1977
L’épicentre national du mouvement de 1977 est l’Université de Rome, même si médiatiquement et de façon mémorielle, son souvenir est plutôt associé à ce qui s’est passé à Bologne. En effet, cette dernière et son université vont être considérées par le nouveau Mouvement, comme une zone libérée de l’oppression néocapitaliste, dans laquelle les différentes couches urbaines marginalisées de la jeunesse peuvent réaliser de nouvelles expériences culturelles, mettre en place des formes inédites d’agrégation sociale, développer analyses et stratégies de lutte en direction de la satisfaction de leurs besoins. Il ne s’agit plus de s’en servir de base arrière ou dans le cadre d’une « université critique » comme celle de Berlin ou encore de Vincennes, mais de la détruire. Et le mouvement se fait aussi en rupture avec le 68’ qui aurait été récupéré selon la célèbre formule de Ballestrini et Moroni : « 1968 n’a pas été comme 1977. 1968 a été contestataire, 1977 a été radicalement alternatif. Pour cette raison, la version officielle présente 68 comme le bon et 77 comme le méchant ; en fait, 68 a été récupéré alors que 77 a été anéanti. Pour cette raison, 77 ne pourra jamais, à la différence de 68, être un objet de célébration facile79.
Le 3 février 1977 L’Unità publie en « Une », une déclaration officielle d’un de ses responsables, Ugo Pecchioli, qui ne laisse aucun doute sur l’interprétation du PCI sur le Mouvement : « Nous nous trouvons devant des groupes squadristes armés qui tentent de déclencher une nouvelle phase de la stratégie de la tension. Le raid des fascistes à l’Université et les violences des provocateurs soi-disant “autonomes” sont deux côtés de la même réalité. Tous les deux misent sur la violence et sur le terrorisme ». Les dés sont donc jetés, avant même que les événements ne se produisent. Le Parti annonce sa reprise en main.
À Rome, le 5 février la police assiège l’université, mais les 5000 étudiants qui l’occupent, entre autres contre la désinformation des médias envers le Mouvement, refusent l’affrontement et choisissent plutôt l’élargissement du mouvement des occupations. Une fête spontanée s’y déroule les jours suivants. Le mouvement d’occupation s’étend à Bologne, Gênes et jusqu’à Cagliari en Sardaigne. À noter, sans en tirer de conclusion hâtive, la simultanéité de cette lutte contre la désinformation menée pacifiquement par les étudiants, et les actions des BR pendant lesquelles ils assassinent le bâtonnier de l’ordre des avocats Fulvio Croce et le directeur adjoint du journal La Stampa, Carlo Casalegno, pendant que les journalistes Vittorio Bruno, Indro Montanelli, et Emilio Rossi sont jambisés (source I. Sommier, op. cit., p. 241). Divergence de méthode ou division du travail ?
9 février 1977, 30 000 personnes descendent dans la rue (Ballestrini et Moroni, op. cit.).
Le début de la rupture historique et définitive entre le Mouvement et le PCI se produit le 17 février 1977 à l’Université de Rome. Le secrétaire général de la CGIL Luciano Lama est en effet entré à La Sapienza en forçant les piquets de grève étudiants, avec la conviction de pouvoir calmer la contestation étudiante et juvénile grâce au prestige du Parti et à son image respectable de force institutionnelle représentative de la gauche, alors que le Mouvement est globalement critique de toutes les institutions. Le meeting tourne court quand les jeunes révoltés, Untorelli80et « Indiens métropolitains » d’une part, se moquent de lui par des slogans humoristiques, alors que d’autre part, les autonomes font le geste du P38 brandit. Tousse heurtent bientôt au service d’ordre de la CGIL assuré par les ouvriers métallurgistes et les edili. Après quelques mots, le dirigeant syndical prend la fuite car les autonomes Romains ont rapidement pris le dessus sur le service d’ordre syndical, après avoir pris d’assaut la tribune sur laquelle Lama avait pris place.
Le 5 mars a lieu une manifestation contre la condamnation de Fabrizio Panzieri à 9 ans de prison pour participation morale à la mort du néofasciste Mantakas, mais la manifestation n’a pas été autorisée et la police empêche le départ du cortège et charge. Les services d’ordre ne contrôlent plus rien et les manifestants se répandent dans toute la ville en faisant preuve d’initiative dans leurs déplacements et leur choix de cibles.
Les graves affrontements du 11 mars à Bologne avec la nouvelle du décès de Francesco Lorusso le 12, se répand dans toute l’Italie et à Rome se prépare la manifestation ; à l’université, la fabrication de cocktails Molotov par les « petites mains » bat son plein pendant que se déroulent la réunion des différents services d’ordre (Ballestrini, op. cit., p. 510-513). 60 000 manifestants. Les affrontements avec la police durent plusieurs heures avec barricades, bris de vitrines, échanges de coups de feu, attaque de deux commissariats, de banques, de l’ambassade chilienne au Vatican, du journal catholique Il popolo, incendie d’un bar réputé pour être un repère de l’extrême droite romaine, pillage d’une armurerie (cf. I. Sommier, op. cit., p. 241). La manifestation était prévue de longue date, mais la mort du militant de LC créé un surcroît de tension : les bruits courent qu’une partie des participants est armée, mais personnellement, et dans ce que m’en ont dit des protagonistes, il n’y a jamais eu de véritable confirmation sur l’ampleur de la chose ; beaucoup parlent d’une idéologie du P38 plutôt que d’une utilisation massive des armes à feu à l’intérieur du cortège d’origine. Il se transforme rapidement en une confrontation avec les capacités policières de l’État ; un affrontement à « la terrible beauté » dira Franco Piperno, mais où dès le lendemain plusieurs groupes sont d’accord pour reconnaître l’échec de la prise du Palais d’hiver81. Piperno reconnaît d’ailleurs l’impasse sur lequel bute le mouvement dans Dal terrorismo alla guerriglia (in Pre-Print de décembre 1978, p. 2182).
Le 16 mars l’université romaine rouvre ses portes sous la protection de la police, mais les étudiants continuent leur mouvement d’insubordination, en particulier contre les enseignants du PCI, un objectif très éloigné de celui des BR ou de Prima Linea qui est créée en juillet 1976 après une scission au sein de SenzaTregua, connue sous le nom de le golpe dei sergenti. Les affrontements reprennent le 21 avril avec l’appui des jeunes prolétaires du quartier San Lorenzo tout proche. La police tire à balle réelle, les manifestants aussi, un mort parmi la police, un autre grièvement blessé. La campagne de criminalisation du Mouvement peut commencer et la Préfecture annonce l’interdiction de toute manifestation jusqu’à la fin mai. Le 12 mai pourtant le parti radical organise une manifestation place Navone pour célébrer la victoire du référendum sur le divorce ; la police intervient immédiatement sans qu’on en perçoive vraiment la raison, sauf peut-être par prévention craintive. Résultat : des heures d’affrontement et finalement Giorgina Masi militante du parti radical est abattue d’une balle dans le dos alors qu’elle cherchait à fuir. La réaction du mouvement de masse n’est pas à la hauteur attendue, peut-être à cause des risques ; seuls des secteurs parmi les plus organisés de l’Autonomie ouvrière ripostent avec des fusillades dans les quartiers de Garbatella, Prati, Appio et Montesacro (Guzzo, op. cit., p. 535). Le 14 des féministes qui se recueillaient en souvenir de l’assassinat de Giorgina Massi sont frappées par la police (ibid.).
Le 21 avril constitue un clap de fin pour le mouvement étudiant romain dont l’université n’est plus que le point de départ d’actions coup de poing contre la police.
La dérive générale vers les pratiques de « bandes »
Un engrenage bilatéral et réciproque
1976 voit cette pratique prendre deux voies : la première est celle de la réponse coup pour coup qui transforme le sens de l’action politique censée faire progresser un rapport de forces pour aller vers autre chose en une simple pratique de l’égalisation des chiffres qui ne déparerait la pratique mafieuse ; la seconde, d’ailleurs suite logique de la première est de ne plus considérer finalement les « ennemis » comme des militants actifs et assumant des risques, mais comme des « victimes ». Le premier et bon exemple nous est fourni par une sorte de martyrologie qui se développe autour du décès, le 7 avril, de Mario Salvi, jeune travailleur précaire de Primavalle tué par un policier en civil et hors service après une longue poursuite qui, là aussi apparaît comme une sorte de vengeance et d’égalisation des comptes, mais non plus entre néofascistes et antifascistes, mais cette fois de la police envers la gauche où elle se conduit elle aussi comme une « bande » cherchant à égaliser les comptes. Le 4 juin, un groupe d’autonomes qui manifeste place Venezia se retrouve au contact d’un meeting néofasciste organisé Piazza Santi Apostoli : des pistolets sont utilisés et à la fin des affrontements cinq militants néofascistes, sont blessés par balle dont deux gravement.
Le 29 mars 1977, le directeur du Poligrafico dello Stato, Vittorio Morgera est jambisé, tandis qu’un commando prend d’assaut et incendie le siège de la Fédération régionale des petites et moyennes entreprises (FederLazio). L’action vise à dénoncer et à combattre l’utilisation massive du travail au noir organisée par ces entreprises. L’Union communiste combattante (UCC) qui est à l’origine de l’action, analyse les programmes de formation professionnelle réalisés par le Poligrafico dans les prisons, ainsi que l’introduction des calculateurs électroniques dans les petites unités productives de la ville, comme de nouveaux instruments de contrôle et d’exploitation sur la classe ouvrière romaine. Ce type d’action armée représente un exemple de la continuité de l’aspect territorialisé de la plupart des luttes sur les conditions de vie à Rome. Ni les organisations, ni les objectifs ne sont les mêmes que 5 ans auparavant, mais il y a bien une certaine continuité, un fil rouge qui parcourt l’époque, celui de la lutte des classes.
Toutefois, il se produit rapidement un changement d’orientation stratégique. La brigade romaine des BR qui vient de se créer avec entre autres, Emilia Libera, Antonio Savasta et Bruno Seghetti, envisage de plus en plus ses actions dans le cadre de la stratégie de l’attaque au cœur de l’État et de ses institutions plutôt que contre les conditions de travail et de vie des prolétaires qui ont guidé les premières interventions armées à Rome sous des sigles divers et variés. Cette attaque étant beaucoup plus abstraite, sans doute faut-il la rendre symbolique pour qu’il y ait une résonnance médiatique et politique. Mais du point de vue théorique, ce dont souffrent les BR et autres groupes de lutte armée, c’est d’une analyse superficielle de la nature de l’État qui n’est pas saisie à travers la restructuration globale du capital qui est en cours.
De leur côté, les néofascistes ne sont pas restés inactifs, puisque le 1er février 1977, deux commandos néofascistes du Circolo Michele Mantakas-FUAN, interviennent clandestinement dans la cité universitaire pour la « libérer » de l’occupation organisée par le Comité de lutte contre la circulaire Malfatti83. Équipés de bâtons, de chaînes, de lance-fusées, de pétards, de cocktails Molotov et de pistolets, ils attaquent d’abord le Département de Droit — où se tient une assemblée de féministes. Repoussés par la masse des occupants et préoccupés de l’arrivée de la police, les néofascistes battent en retraite, mais un étudiant de lettres (Bellachioma) est gravement blessé par une balle à la tête. Le 2 février, la circulaire Malfati est retirée, mais l’agitation continue le même jour, entre fascistes et antifascistes sur la base d’une guéguerre revendiquée ; un cortège important — sorti de La Sapienza pour rendre hommage à Bellachioma hospitalisé au Policlinico — décide de rejoindre le Département de Pédagogie récemment occupé, qui est situé place de la République et donc géographiquement déplacé par rapport à la cité universitaire. Pendant le trajet, un groupe d’antifasciste se détache pour attaquer la section de la Fronte della Gioventù rue Sommacampagna, considérée comme une des bases principales du néofascisme romain — sous le slogan : Sommacampagna è bruciata, la nostra vendetta è appena cominciata (Cf. Guzzo). L’opération « vendetta » est donc bien revendiquée, le caractère politique de la chose moins. On est en plein immédiatisme activiste sans perspective autre que d’attendre la réponse à la réponse.
Le 5 février, l’Unità renvoie ces « bandes » dos à dos.
Le 10 février, une fusillade (plus de 200 cartouches seront retrouvés par la police) entre les néofascistes de la section Assarotti (zone résidentielle de Monte Mario) et les élèves de gauche de l’Institut technique Fermi (pas de bilan connu). L’attentat contre deux lycéens autonomes au lycée Mamiani (un blessé grave) du 28 février complète « l’activité » du mois.
En fait, les néofascistes n’ont pas plus disparu après l’acmé du Mouvement, qu’il n’avait déserté le terrain à ses débuts. Si la Sapienza pour l’université, le Mamiani pour les lycées sont les cibles traditionnelles des néofascistes, l’Autovox de Rome, de par une agitation mieux entretenue que celle de la FATME devient une cible ouvrière pour la nouvelle génération néofasciste. En effet, celle-ci se lance dans une campagne violente contre les « rouges » de Rome. Après avoir tué deux activistes (Elena Pacinelli, 19 ans, le 29 septembre 1977 et Walter Rossi, 20 ans, le 30 septembre 1977), la violence des néofascistes vise ensuite Patrizia D’Agostini, une ouvrière communiste et déléguée syndicale radicale à l’Autovox. Le 3 octobre, jour des funérailles de Walter Rossi, un commando lui tire dessus en bas de chez elle, en la blessant gravement. Si le comité ouvrier de l’usine dénonce évidemment l’attentat, il n’en appelle pas une riposte, sans doute conscient d’un risque d’engrenage sans fin dans tous les sens du terme. Mais le journal Lotta Continua continue à appeler à l’assaut des sièges fascistes84.
À Rome, le dernier lien manifeste entre la révolte de la jeunesse et l’insubordination prolétaire intervient le 2 décembre 1977 quand la partie majoritaire du Mouvement décide de ne pas participer à une grande manifestation unitaire qui avait mobilisé la quasi-totalité de la population ouvrière de la ville. Le secteur du travail et de la lutte contre le patronat est abandonné au profit de l’attaque contre l’État et d’objectifs giovanilistes autour de la consommation, de la lutte contre les trafiquants de drogue, cette dernière cherchant néanmoins à ne pas s’isoler de la lutte plus générale pour les territoires et les « rondes » antifascistes.
L’antifascisme militant d’origine qui ciblait ses opérations sur des objectifs officiels et quasi institutionnels comme les locaux ou sièges du MSI et de petits groupes politiques a été pris de cours par la transformation de l’extrémisme « noir ». C’est qu’au tournant de 1978, la nouvelle génération néofasciste a coupé les ponts avec le MSI et les institutions pour plonger dans une clandestinité qui n’offre plus autant de possibilités de représailles. L’illégalité de masse de l’antifascisme militant devient ainsi une stratégie obsolète quand l’ennemi opte pour la lutte armée et imite de fait la pratique des BR. Ainsi, l’attentat d’Acca Larenzia dans le quartier Tuscolano— réalisé le 7 janvier 1978, d’après une stratégie d’avant-garde paramilitaire et clandestine —avec ces deux morts côté fasciste, incarne l’acte marquant le choix de l’action paramilitaire organisée dans la clandestinité, sur l’ancienne illégalité de masse à Rome. Il dépasse largement le cadre de l’antifascisme. La nouvelle logique de la clandestinité chez les groupes d’extrême gauche comme d’extrême droite se trouve confortée par la stratégie de l’État d’une criminalisation des luttes et manifestations.
L’attentat est imputé au groupe d’extrême gauche des Nuclei armati per il contropotere territoriale. Ce type d’action ouvre la voie à une succession de représailles réciproques85, puisque le groupe néofasciste des Nuclei Armati Rivoluzionari (NAR), crée en 1977 décide d’opérer comme un parti armé capable d’agir aussi bien contre les « rouges » que contre l’État, y compris en proposant parfois des alliances contre nature avec des groupes de gauche. Leur nom d’organisation porte d’ailleurs lui-même à confusion. Ces transformations de l’activisme néofasciste posent question à la gauche, à la fois sur les méthodes d’action et l’emploi de la violence, mais aussi sur la différenciation des actions et leur lisibilité à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur du Mouvement. D’autant que les actes ne sont souvent plus signés ou alors de sigles éphémères et sans véritable signification politique ou classification politique les distinguant. On en recense plus d’une centaine entre 1977 et 1978 ; beaucoup sont des « noyaux », beaucoup se disent « armés » et « révolutionnaires ». Ainsi peut-on lire dans l’article Prima de Lotta Continua, le 29 décembre 1977 : « Nous ne savons pas qui a assassiné Pistolesi [un jeune fasciste lui-même compromis dans des vendettas], mais nous savons où prend sa source une telle action : et nous affirmons qu’il faut éliminer toute condition de possibilité d’acte si aberrant. Aucun militant de gauche ne peut penser résoudre de cette manière — à savoir à travers une roulette folle et aveugle de coups — la question du fascisme, de sa nature criminelle, de sa position hors et contre l’histoire ». Une déclaration qui s’oppose totalement à celle du 4 octobre. Il n’y a clairement plus de boussole pour naviguer.
En parlant d’une « roulette folle », le journal fait référence à l’escalade entre les mouvances « rouges » et « noires » dont Rome est le théâtre les derniers jours de 1977 puis en 1978. De ce fait, les affrontements tendent à dériver encore plus en dehors de toute réflexion politique. À gauche, par exemple, ils ne passent plus par de grandes campagnes de masse contre les symboles publics du fascisme, éventuellement ponctuées d’action de destruction, mais s’expriment désormais à travers des embuscades soudaines contre des groupes ou individus.
Le dernier grand affrontement à Rome est toutefois dirigé contre l’État le 2 décembre pour la commémoration du « massacre d’État » commis huit ans auparavant. Occuper le centre-ville, y défiler et l’occuper un temps est l’objectif. Mais très rapidement, les affrontements qui s’ensuivent courent de la place Navone à Campo de’ Fiori. Les arrestations sont nombreuses, ainsi que les sévices pratiqués sur les manifestants dans les locaux de la police. Là aussi, ça sent la vengeance et non seulement l’État ne va pas « à Canossa » pour ses crimes, mais il en rajoute à cette occasion, même s’il n’y a pas de décès enregistré.
Du côté du Mouvement, c’est un nouvel échec de la stratégie de la prise de la rue, alors que le 12 mars 1977 avait déjà montré sa limite. L’Autonomie éclate en divers groupes (à l’intérieur de l’autonomie organisée, mais aussi au sein de l’autonomie diffuse), mais cette dispersion qui n’est pas loin d’une débandade va paradoxalement profiter aux groupes de lutte armée. En effet, ils vont représenter un recours de court terme, en apparence expérimenté et organisé, à un Mouvement dont la grande force avait été constituée par sa spontanéité et sa volonté d’autonomie, mais qui a tout à coup tendance à renvoyer les individus à eux-mêmes. La critique du militantisme et des militants est parfois tentante car souvent justifiée, mais la nature a horreur du vide.
La lutte armée à Rome
Nous oubliâmes dans ces compétitions
Nos noms et notre visage.
À la recherche de la détente la plus rapide
Nous oubliâmes le but.
B. Brecht,
(cité par Sante Notarnicola, op. cit.)
Comme le reconnaît Piperno : les BR apparaissent comme la seule porte de sortie subversive du fait de leur « puissance géométrique d’attraction ». Pourtant, à l’origine, les principaux groupes de lutte armée se forment loin de Rome, dans les régions septentrionales de Gênes à Venise et surtout à Milan où se réalise la jonction entre usines et quartiers avec aussi le mouvement d’occupation des logements. Force est de reconnaître que leur implantation épouse en grande partie la géographie politique des grandes concentrations industrielles et des rapports de forces les plus favorables. L’idée souvent propagée de BR complètement coupées des masses ouvrières et imposant une violence extérieure ne tient pas, au moins jusqu’en 1974, dans la mesure où elles interviennent souvent à la demande des ouvriers à l’intérieur de l’usine. Leur « extériorité » n’en est donc pas vraiment une et ce, d’autant plus que des militants BR, ou proches des BR, ne sont pas encore clandestins et luttent à l’intérieur, désignent les cibles, etc. Prima Linea quant à elle, se constitue entre Turin, Milan (inclus Bergame et Brescia), Florence, Rome et Naples ; les Nuclei Armati Proletari (NAP) naissent à Naples. Jusqu’en 1977, il n’existe encore à Rome que des groupes internes de lavoro illegale au sein de LC et PotOp, sous la responsabilité de De Luca pour le premier, de Morucci pour le second avec le Front Armé Révolutionnaire Ouvrier (FARO). Les autoproclamées « BR di Roma » du début des années 70 n’auront que peu d’impact car non implantées en usine et extérieures aux quartiers où se déroulent les luttes sur le logement.
Quand les BR définissent leur ligne politique, ils rompent avec les atermoiements de PotOp et leur théorie du double niveau86 qui fut appliquée dans l’action de jambisation contre le cadre de la FATME, Uras. Pour les BR, il ne peut exister aucune distinction entre organisation politique et organisation militaire. Mais la plupart des membres de la mouvance autonome, comme Morucci, pensent les BR comme inadaptées à la spécificité romaine et ses processus de territorialisation. D’ailleurs la décision des BR d’implanter en 1975 une simple antenne — et non pas une véritable « colonne »—, répond à ce souci. Cela n’empêchera pas Morucci de rejoindre plus tard les BR sur une base mouvementiste bien précaire comme le montrera sa participation active à l’enlèvement de Moro.
Un des fondateurs des BR, Alberto Franceschini, rappelle par exemple : « nous n’avions pas d’estime pour les Romains : aucun de nous ne l’était. Nous méprisions cette ville sans usines, en définitive inutile. Nous prenions l’argent dans les banques ; eux les Romains, ils se débrouillaient. Ils volaient des têtes de statues dans les églises et ensuite ils venaient à Milan en nous demandant de les revendre au marché noir. Pour nous c’était une requête dégradante » (in Mara, Renato e io : storia dei fondatori delle BR, Mondadori, 1988, p. 106). Quand début 77, Mario Moretti arrive à Rome, c’est pour installer une centralité et une verticalité de l’organisation armée au sein d’un groupe local qui n’a pas d’implantation dans le Mouvement romain. Il s’ensuit que « le Centre » ne peut laisser une grande autonomie à la colonne romaine. Au cours du ’77 et surtout après le repli, de nombreux membres de l’autonomie organisée comme diffuse intègrent la colonne romaine sous l’influence de Bruno Seghetti qui a connu tout le cursus combattant depuis PotOp et sa branche du lavoro illegale. Mais d’après les souvenirs de Franceschini dans Brigades rouges, entretien avec Giovani Fasanella, Panama, 2005, la plupart avaient moins de 20 ans. Plus de 100 sigles de gauche apparaissent dont ceux qui se préoccupent de la guerre contre la drogue, celle-ci polluant les quartiers et même la jeunesse militante. C’est que Rome possédait aussi une caractéristique particulière du point de vue de la délinquance. Traditionnellement, Rome avait été une ville hostile au développement d’une criminalité organisée à caractère mafieux : le « milieu » délinquant, qui n’en était donc pas vraiment un, se composait de « voyous » individualistes et de petits gangs qui ne dépassaient jamais la dimension de quartier87. De nombreux jeunes « vivaient aussi sur le terrain » comme on dit, à cause de la misère et c’est parmi eux que certains vont se découvrir et s’affirmer « prisonnier politique » une fois incarcérés. C’est pour cela que LC avait ouvert un nouveau front de lutte avec sa commission prisons qui faisait une place dans le journal à la rubrique des « damnés de la terre ». Une tentative de briser la différence entre détenus de droit commun et détenus politiques ; une distinction qui a toujours constitué une arme aux mains des pouvoirs en place. Comme le dit Pasquale Abatangelo : « À un moment de ma vie, j’ai réalisé que je pouvais comprendre qui j’étais. Je ne suis jamais revenu en arrière. Je suis devenu un voyou politisé, un voyou communiste. Ceci est mon histoire88 ». Les arrestations et emprisonnements concomitants de militants d’extrême gauche créèrent un lien et une sorte d’autoformation réciproques, ce qui ne put être le cas ni en France ni en Allemagne où cela resta un phénomène très marginal. Mais Lotta Continua ne voyait ce travail dans les prisons que comme une école de formation pour l’organisation extérieure et donc soumis à la direction politique et à la ligne prolétarienne. Il n’est donc pas étonnant que ce travail politique soit resté problématique au sein de LC. Ainsi, Erri De Luca pouvait-il dire : « Lotta Continua soutenait les mouvements révolutionnaires dans le monde entier : Amérique latine, Vietnam, Angola […], mais n’aurait jamais pu incorporer les camarades des NAP. Ils ne disposaient ni d’une tradition, ni d’une expérience, communiste. Et […] leur condition d’anciens détenus les rendaient plus exposés aux infiltrations de la police89 ». Camarades oui mais…
En prison Abatangelo intégra les NAP et celles-ci « recrutèrent quelques prisonniers romains de Centocelle et du réservoir de sous-prolétaires que comprenait Rome-Sud et plus précisément la zone de la Torre Spaccata que l’Espresso avait appelée « BR-City » (Abatangelo, op. cit., p. 470). Un ancien proverbe local affirmait en effet que « Personne ne peut devenir patron de Rome ». Cependant, à partir de 1976 certaines bandes actives dans le sud-ouest de la ville (entre le RioneTestaccio et la zone de la Magliana) mettent en place une fédération, sur le modèle organisationnel propre au « Clan des Marseillais » (1973-1976). Cette Banda della Magliana arrive en l’espace de trois ans à imposer sa domination sur la ville grâce au contrôle du trafic et de la vente de la drogue à Rome. Ses leaders entretiennent le culte de la force virile et adhèrent progressivement à une vision politique fascisante. Elle les porte à rechercher des contacts et des alliances avec les nouvelles générations fascistes en rupture de ban, en particulier avec les NAR, pour des affaires dans lesquelles on a du mal à distinguer trafics et opérations de financement politique avec échanges d’armes et d’argent contre des coups de main. Le cas de Massimo Carminati, à la fois membre de la Banda et des NAR est typique de la situation de certaines fractions néofascistes romaines à la fin des années 197090. De manière plus romanesque, Giancarlo De Cataldo nous conte l’aventure de cette « bande » entre la fin des années 1970 et les années 1990, dans le livre Romanzo criminale qui donnera lieu, par la suite, à un film au même titre de Michele Placido.
Quant aux nouvelles recrues des BR, elles manquent de formation politique et même de capacités logistiques si on en croit Giorgio Semeria, un des fondateurs des BR91, alors que parmi les chefs historiques en prison, la ligne Moretti est désavouée après l’enlèvement et la mort de Moro et que la ligne mouvementiste d’Adriana Faranda et Valerio Morucci est rejetée. Là aussi, il ne semble plus y avoir de pilote dans l’avion.
Rétrospectivement, l’enlèvement de Moro et l’échec d’une opération dont cette fin n’était pas programmée, montre a contrario, à quel point les brigadistes dirigeant l’opération, connaissaient mal la nature de l’État italien, sa capacité de résistance, le rapport de force au sein de la DC et le rôle endossé par le PCI dans sa ligne du compromis historique. Alors que les BR croyaient dur comme fer à l’ouverture d’une négociation, ils ont buté sur un mur renforcé de toute part. Elles avaient d’ailleurs tendance à confondre État et appareils d’État, État et capital.
La supposée faiblesse de la démocratie italienne a tenu bon et l’hypothèse d’une Italie comme anello debole s’est avérée trop optimiste, voire fausse. On le redira avec Tronti, la démocratie a vaincu non seulement le mouvement d’insubordination générale, mais aussi le mouvement ouvrier dans son ensemble, c’est-à-dire, organisations ouvrières traditionnelles comprises. La confusion théorique et stratégique est à son comble quand Lotta Continua écrit, le 1er février 1979 : « Contre les BR, contre l’État », radicalisation du précédent « Ni avec les BR ni avec l’État » avancé par Democrazia proletaria et Lotta Continua en 1976, alors que toute une partie des jeunes autonomes adhère à ce qui leur paraît la seule alternative : « Avec ou contre l’État ». La colonne romaine tient compte de tout cela92 et essaie une synthèse en initiant une guérilla urbaine sur les conditions de vie et en particulier à propos de la question du logement au printemps 1979. D’une manière générale, les groupes de lutte armée sont rapidement mis en difficulté par les nombreuses arrestations effectuées et les méthodes utilisées, d’abord par la police : pratique de la torture, prisons spéciales dans lesquelles les membres des NAP ont été isolés parce que tout à coup privés de relais extérieur et donc de possibilité d’évasions, nombreuses auparavant ; ensuite par la Justice : la loi sur les repentis, puis la possibilité de « dissociation » à l’été 1981. L’efficacité des mesures répressives apparaît bien avec l’enlèvement de Roberto Peci93.
Il ne restera plus à l’État qu’à faire de même avec les groupes armés néofascistes armés, 1981 et 1982, ce qui sera réalisé plus facilement.
Les derniers feux de l’antagonisme capital/travail à Rome
Le 13 et 14 février 1978, les 3 grands syndicats ouvriers établissent un programme dit de l’EUR, qui prévoit la réduction du coût du travail, l’autoréglementation du droit de grève par les travailleurs eux-mêmes, la liberté de restructuration pour les patrons. Bref, il s’agit pour le syndicat de faire adopter par la base la « politique des sacrifices ».
Le 21 septembre 1978, les agents hospitaliers entrent en lutte de façon autonome sous le prétexte du renouvellement des conventions collectives. La grève est massive, mais concerne surtout les conditions de travail et les bas salaires. À la répression policière dans la rue s’ajoute la répression syndicale, car les directions accusent les grévistes de corporatisme dans leurs revendications. En effet, pour les syndicats, plus de question de lutte de classes, mais collaboration par rapport à la nécessité qu’il y aurait de se serrer la ceinture pour l’intérêt national, dans le cadre de la restructuration compétitive que se livrent les entreprises à l’aube de la globalisation. Comptant sur la sagesse de la majorité des ouvriers, ils peuvent se déchaîner contre son ex-avant-garde de fait en traitant les ouvriers récalcitrants d’être des voyous et des extrémistes ! Le 6 octobre à Rome, la police charge une manifestation de popularisation de la lutte au Policlinico en direction des autres hôpitaux. Le Policlinico est finalement occupé par les carabiniers. La direction ne cède que sur les salaires et encore dans des augmentations hiérarchisées, alors que les augmentations égales pour tous ont été à la base du mouvement de 1968-69 et des années qui suivirent. Une application pratique de la théorie opéraïste de refus du travail. Dans cette perspective, les grévistes ne s’en laissent pas compter et ils refusent le résultat de la négociation patronat/syndicats. Mais le 20 octobre, alors qu’ils tiennent une assemblée en présence des patients au Policlinico, la police charge et arrête six grévistes au prétexte que l’AG est considérée comme un abandon collectif de poste de travail. Le 28 octobre, une nouvelle AG est chargée par la police et ce sont cette fois 14 grévistes qui sont arrêtés. Devant cette répression qui accompagne celle contre les groupes armés, le mouvement s’effrite puis s’arrête à mi-novembre. Néanmoins, les comités de lutte qui se sont substitués aux conseils d’hôpitaux maintiennent une certaine autonomie par rapport au pouvoir syndical (cf. Cahiers Clash, décembre 1982).
En conclusion et en dépassant le cadre strictement romain, la thèse d’une violence extérieure qui serait venue se substituer à un mouvement ouvrier « pur » est battue en brèche par le fait que le passage à la lutte armée et avant même, à la clandestinité pour les militants ouvriers les plus combatifs mis sur les listes noires par les dirigeants d’usine, les syndicats et le PCI dès 1973, s’est produit à l’acmé du mouvement, lorsque la courbe a commencé à s’inverser. Pour Mario Moretti, à la fois à l’origine (CUB Sit-Siemens) et à la fin (dernier leader historique des BR), la force opéraïste a trouvé sa propre limite dès 1973, parce que l’autonomie ouvrière n’a pas su se constituer en sujet politique ; Negri fait le même constat, mais pour lui, le Mouvement n’a pas su créer les bonnes médiations avec les pouvoirs en place, qu’ils soient syndicaux, politiques ou qu’il s’agisse de l’État. Dans tous les cas, force est de constater que les syndicats et le PCI se sont réinstallés dans un lieu devenu vide. Pour Moretti, ce qui est sûr après cette première expérience de l’automne chaud, c’est qu’il était impossible d’attaquer le capital uniquement par le biais de la lutte d’entreprise ; mais ce n’est pas pour cela qu’il y a dissociation entre branche armée et mouvement. Pour lui, elle n’a lieu qu’à partir de 1976, après l’enlèvement et la mort du procureur général de la République Francesco Coco qui est encore acceptée ; Coco, Coco, Coco, é ancora troppo poco [Coco… c’est encore trop peu] scandent des manifestants à l’époque, mais l’adhésion est plus symbolique que politique, car le passage à l’acte est d’une autre nature, nécessite un autre engagement.
Puis, progressivement, les BR n’agiront plus en fonction des rythmes du mouvement, mais en fonction des nécessités de leur stratégie d’organisation. Par exemple, en pleine grève des hôpitaux romains, le 10 octobre 1978, elles exécutent Tartaglione, directeur général au ministère de la Justice. Le rapport ne saute pas aux yeux avec le mouvement hospitalier et cette action semble plutôt viser la répression, les arrestations, la condition des prisonniers, dans la suite de l’action du 14 février 1978, dans laquelle la colonne romaine avait exécuté le juge Riccardo Palma, haut fonctionnaire au ministère de la Justice.
Dès 1978, organiser et défendre une grève à Rome devient extrêmement compliqué et impopulaire, même parmi les ouvriers : au point que, par exemple, les travailleurs de l’emblématique FATME refuseront de participer à la grève générale du 1er avril 1982.
L’année 1978 est marquée d’un déclin du rythme de croissance. Les accords patronat/syndicats se déroulent donc dans le cadre d’un rapport de forces inversé et en conséquence s’avèrent encore bien plus défavorables que ceux de 1973, qui déjà acceptaient les augmentations de productivité. Là, il faudrait accepter l’augmentation du chômage et le passage par la cassa integrazione94, du fait du risque d’un effondrement du tissu industriel romain constitué de PME.
À propos du niveau d’antagonisme du rapport capital/travail, on peut remarquer qu’en Italie, le mouvement d’insubordination sociale n’a pas tenté une grève générale à la française et n’a donc pas testée l’hypothèse de la grève insurrectionnelle, même si elle n’a pas atteint cette force en France et en est restée finalement à un grand blocage de l’activité pendant un mois. En Italie il y a eu, y compris au sein des usines, une violence beaucoup plus forte, mais assez circonscrite à une avant-garde, y compris ouvrière et à une partie du pays. Elle n’a finalement pas produit une unité de classe au moment de sa plus grande intensité du fait de l’inégal développement du capital entre les régions, qui s’est répercuté sur une composition de classe renouvelée, mais dans laquelle les différentes fractions ne progressaient pas au même rythme de croissance et de conscience. En comparaison, en France, le blocage économique et politique a atteint un niveau bien supérieur, mais sur la base d’un antagonisme moyen bien inférieur, mais avec une homogénéité plus grande de la composante de classe et surtout une extension à tous les secteurs de la vie active, qu’ils soient économiques, artistiques ou sportifs et à presque tout le pays.
À partir d’un processus différent, aucun des deux Mouvements n’a produit son sujet historique et trouver de médiation politique, étant entendu qu’en France, l’épisode PSU-Mendès-France-CFDT est apparu comme une manœuvre politicienne plutôt qu’une médiation politique, ce qui la condamnait à l’échec, même si le rapport au mouvement d’insubordination lui était moins étranger que celui entretenu par l’hypothèse du compromis historique.
Jacques Wajnsztejn, avril-mai-juin 2026
Notes
1 – Cf. « Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait », Interventions, no 33, février 2026. On peut aussi se reporter à la vidéo plus complète de J. Wajnsztejn sur le sujet, disponible à : partie 1 https://youtu.be/X_fH-ZMIjcE et partie II : https://youtu.be/FjTQ2EdBZ5c
2 – J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 1968 et le mai rampant italien, l’Harmattan, nouvelle édition revue et augmentée, 2018, disponible en numérique sur le site de Temps critiques, ainsi que d’autres textes complémentaires sur l’Autonomie ouvrière, le mouvement de 1977 ou sur et contre les théories du complot.
3 – In Antonio Gramsci, Quaderni dal carcere, no 8, 1930-1932.
4 – Notion très souvent utilisée par les protagonistes des luttes des années 1960-70 ayant eu, dans leur prime jeunesse, des rapports avec les organes de jeunes liés au PCI, par exemple, Oreste Scalzone dont un membre de la famille appartenait aux cercles dirigeants de Trani, la ville de la sidérurgie mussolinienne, Alberto Franceschini ancien leader de la Fédération des jeunesses communistes (FGCI) et un des futurs créateurs des BR, en sont deux exemples.
5 – Barbara Balzerani, responsable tardive de la direction stratégique des Brigades rouges : « Personne ne pourrait le nier sans rougir. Ce mouvement anticapitaliste, anti-État existait […] Le problème, c’est de comprendre quelles étaient les alternatives qui n’en prévoyaient pas la mort. Et pourquoi personne ne les a trouvées, laissant ce conflit sans véritable issue », in Barbara Balzerani, Camarade lune, Cambourakis, 2017, (1998), p. 36.
6 – Cf. Domenico Guzzo dans sa thèse Rome, l’inscription des violences politiques dans la ville au cours des années de plomb (1966-1982). Un travail très fouillé du point de vue géographique et cartographique que j’ai largement utilisé sur ce point ; mais très discutable du point de vue de l’interprétation politique (thèse accessible en ligne : https://theses.hal.science/tel-01692144).
7 – « L’autonomie ouvrière est en premier lieu un comportement spontané de masse, qui doit devenir une capacité consciente de lutte et d’organisation avec laquelle la classe développe son mouvement indépendamment, de façon autonome de la nécessité du capital de maintenir sa domination, et même en opposition ouverte et déclarée avec elle. Donc également Autonomie par rapport aux organisations traditionnelles de la classe qui, aujourd’hui, ne proposent d’autre alternative que celle de rester à la traîne, de se soumettre, de faire siens les projets de reprise patronale […] Dans les objectifs, dans les besoins, dans la pratique de lutte […], il doit y avoir déjà la préfiguration des conditions de vie différentes et des nouveaux rapports sociaux vers lesquels nous tendons et que nous voulons affirmer dans la nouvelle société » (Comitati Autonomi Operai di Roma, Autonomia Operaia, Roma, Savelli, p. 11, cité par Isabelle Sommier, La violence politique et son deuil, Presses universitaires de Rennes, 1998).
8 – cf. Préface de Anne-Marie Seronde-Babonaux à la monographie de Colette Vallat, Rome et ses Borgate 1960-1980. Des marques urbaines à la ville diffuse, Bibliothèques des écoles françaises d’Athènes et de Rome, 1995 [https://www.persee.fr/doc/befar_0257-4101_1995_mon_287_1]. Vittorio De Sica a illustré ce phénomène dans le film Il tetto (le toit), dans lequel on voit une bande de copains s’agiter pour terminer un toit, condition nécessaire pour éviter une expulsion au petit matin par les carabinieri.
9 – Tel le Movimento comunista d’Italia (Bandiera rossa) la plus grande force résistante à Rome sous l’occupation nazie, qui cherchait une issue révolutionnaire au conflit et ne voulait donc pas collaborer avec les « mouvements des partis bourgeois ». Une position proche de celle des courants internationalistes ou/et bordiguistes. Bandiera Rossa se conçoit avant tout comme un groupe de lutte armée contre les nazis-fascistes. Il s’organise en escouades opérationnelles de 10-15 miliciens, regroupés dans les six sections de la ville et une section pour les actions à l’extérieur. Il fallait compter aussi avec la section impression du journal et les sections logistiques et de renseignement (faux papiers, obtention d’armes et renseignement dans les entreprises et administrations d’État). Le groupe sera aussi victime d’infiltrations d’espions en raison de mesures de sécurité insuffisantes (cf. Dt12 : « Les résistances en Italie (1943-1945)… », sur le site du groupe Mouvement communiste).
10 – Stella Rossa écrivait : « Tant que la menace fasciste sur l’Europe persiste, le prolétariat a le devoir de lutter uniquement contre le nazi-fascisme, car toute autre politique entraînerait nécessairement un préjudice pour les forces communistes qui luttent dans toute l’Europe. Le peuple doit comprendre que l’Allemand est l’ennemi d’aujourd’hui, mais qu’il disparaîtra en tant qu’ennemi ; le problème nazi est un problème très grave, mais contingent ». La tactique des deux temps, — se débarrasser d’abord des dictateurs et/ou des occupants, puis s’occuper des classes dominantes — s’est soldée par le renforcement de la dictature du capital redevenue démocratie. Tactique qui était partagée également par Il Lavoratore.
11 – Sans rapport direct avec le mouvement insurrectionniste de Giovane Italia crée par G. Mazzini en 1831 et encore moins avec le groupe Giovane Italia, association d’étudiants de droite créée dans les années 1950 et proche du PCI, ce que j’appelle « giovanilisme » dans les années 1970, correspond à la prise d’importance, à l’intérieur du Mouvement général d’insubordination, de ce que le Mouvement a appelé Il movimento del proletario giovanile à partir de 1977 surtout avec la crise que connaît le militantisme tel qu’il s’était développé et exprimé au cours de la décennie précédente (cf. N. Ballestrini et P. Moroni, La horde d’or, L’éclat, 2017, p. 475).
12 – https://contromaelstrom.com/2013/10/01/la-piazza-statuto-degli-operai-edili-1962-1963-2/
13 – L’opéraïsme est le courant théorique qui apparaît autour de la revue des Quaderni Rossi (« Cahiers rouges ») à partir de 1961, en marge du PCI et des syndicats ouvriers. Ses principaux intervenants sont Raniero Panzieri et Mario Tronti. Sergio Bologna et Antonio Negri, les rejoindront plus tard avec bien d’autres, par exemple dans le journal groupe La classe puis dans PotOp. Ce concept représente le point de vue ouvrier en réaction au néocapitalisme italien à l’origine du « miracle économique ». Panzieri s’oppose à la thèse de la neutralité des machines, défend l’initiative ouvrière vers l’autonomie ouvrière. L’opéraïsme est à distinguer de l’ouvriérisme (fabrichismo) maoïste italien (et français) qui n’a pas de contenu théorique et déclare se mettre seulement « au service du peuple ».
Pour plus d’éléments théoriques, cf. J. Wajnsztejn, L’opéraïsme au crible du temps, À plus d’un titre, 2021.
14 – Un concept mis en valeur par les opéraïstes, mais intégré via l’aire institutionnelle de l’opéraïsme présente au sein du PCI : Cacciari, Rossanda, Rosa dont certains d’entre eux créeront le groupe Il Manifesto quelques années plus tard.
15 – cf. Oreste Scalzone, Biennio Rosso, Sugarco, 1988, p. 118-119, traduction JW.
16 – Ce que reconnaît le responsable du PCI de l’usine : « Nous devons quand même reconnaître que la présence de Potere Operaio a rompu avec une certaine atmosphère de passivité, a contribué à secouer la combativité des ouvriers et a permis, pour la première fois depuis des années, d’effectuer des piquets (et des piquets efficaces) devant les grilles » cité dans D. Giacchetti et Marco Scavino, La FIAT aux mains des ouvriers, l’automne chaud de 1969 à Turin, Les Nuits rouges, 2005.
17 – « Rome présente dans des formes plus accentuées que dans le reste du pays une caractéristique décisive pour son évolution moderne : une expansion démographique sauvage et brutale […]. En l’espace d’un siècle, la population de Rome décuple et les terrains constructibles deviennent la plus grande source de richesse en ville […] Il est bien évident que banquiers et propriétaires de terrains, constructeurs, intermédiaires, grands commerçants, gestionnaires de services publics, commis de l’État, clergé n’ont aucun intérêt pour des autres mécanismes d’accumulation capitaliste. De ce fait, le système industriel romain a été maintenu dans un état arriéré et fragmenté », in Contributi per un’analisi della lotta di classe a Roma, cité par D. Guzzo (op. cit.).
Cette analyse permet de comprendre pourquoi l’agroromano est resté si longtemps en dehors de la spéculation immobilière capitaliste puisque son fonctionnement reposait sur la rente foncière aristocratique.
Cf. aussi : Case Roma, Controinformazione I, no 3-4, juin-juillet 1974, pp. 10-11). Dans ce sens, le premier but de l’organisation du prolétariat à Rome devient l’imposition d’un contrôle sur le territoire urbain, voire la création de « zones rouges » où la légalité bourgeoise est annulée par la désobéissance et la violence. Le groupe Potere Operaio les définit comme des « aires territoriales où l’organisation de classe développe une stratégie insurrectionniste de prise de la ville plus abstraite que celle que développe dans le même temps Lotta Continua (cf. infra).
18 – Au début du fascisme, le système du squadrismo consiste en la formation d’équipes (squadre) qui se livrent à des expéditions punitives contre les opposants au régime.
Quant à fascio (faisceau), cela désigne une ligue d’action politique ou sociale. Le terme a une évolution politique originale car il n’est pas lié à un seul courant politique. Il a été employé pour la première fois dans ce sens dans les années 1870 par des groupes de démocrates révolutionnaires de Sicile, pour se désigner eux-mêmes ; certains prennent une forme quasi syndicale contre la misère paysanne et ouvrière et sympathisent avec les théories socialistes. En 1917, des sénateurs et des députés nationalistes formèrent, en dehors des partis, un fascio ou groupe d’union nationale. Unis par un sentiment national et un désir d’ordre, apparurent des fasci provinciaux, mais l’expérience se heurta à des choix électoraux et aux partis traditionnels. Cette conception de l’organisation, reprise par l’ancien dirigeant socialiste Mussolini, sera érigée en régime politique (le fascisme).
19 – Jeune étudiant, militant monarchiste et appartenant au Fronte dell’ Uomo qualunque un groupe politique populiste censé représenter le point de vue de l’homme de la rue, l’homme quelconque. Il sera actif de 1945 à 1948. Pallante considère Togliatti comme l’homme à abattre et décide seul d’accomplir son action. Condamné à 13 puis 10 ans, il est finalement amnistié et libéré en décembre 1953.
20 – Voir : https://www.gazzettaufficiale.it/eli/id/1948/02/20/048U0048/sg
21 – Il s’agit de couches populaires qui s’étaient violemment opposées aux décrets de déplacement forcé (du centre-ville aux borgate) que le régime mussolinien avait imposé pendant la restructuration de la capitale au cours des années 1930.
22 – cf. le livre d’un de ses protagonistes, Sante Notarnicola, La révolte à perpétuité, Lausanne, En bas, 2022, qui est emblématique de cette position.
23 – Giovanni Berlinguer, « Il vero e il falso delle borgate di Roma », L’Unità, le 29 juillet 1955.
24 – Pour un exemple romancé de l’ambiance de l’époque, on peut se reporter au roman d’Alberto Carlini, Les noirs et les rouges, Gallimard, Folio, 2014, et particulièrement aux pp. 17-95, qui concernent l’année 1968 à Rome. Scalzone m’a dit détester ce livre pour ses affabulations. Bref, c’est un roman…
25 – C’était un gouvernement entièrement démocrate-chrétien appuyé par les néofascistes du MSI. Ce gouvernement se voulait une réponse au renouveau du mouvement ouvrier qui avait débuté en Italie l’année précédente et qui s’exprimait par une importante reprise des grèves. Le gouvernement Tambroni se caractérisa par des mesures répressives (interdiction de quelques manifestations et de quelques meetings) et dans ce climat il permit a contrario aux néofascistes, qui s’étaient reconstitués en parti depuis peu, de tenir leur congrès de Gênes.
26 – Sauf que pour la gauche de la DC (Moro et Donat-Cattin, entre autres), l’issue ne peut être qu’une alliance DC-PSI, qui se réalise en décembre 1963. Mais face au retour de l’autonomie ouvrière, à partir de 1968, cette solution, elle aussi sera caduque et impliquera, sans jamais se réaliser, la nécessité du « compromis historique », donc de l’alliance de la DC avec le PCI. Sous la pression extérieure des États-Unis, du refus de la droite de la DC menée par Andreotti, le promoteur de cette politique, Aldo Moro, le paiera de sa vie.
27 – La nouvelle est répertoriée en France sous le titre : « Un mort », in Le Monde, 29 avril 1966.
28 – De 1945 à 1971, on recense 133 morts chez les manifestants et 14 pour la police. Contre Tambroni, 9 personnes sont tuées en 2 jours en Calabre et en Sicile, par exemple (cf. Bruno Guzzo, « 1968 en Italie et le problème de la violence », in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, Année 2003, 35-2, pp. 261-272
29 – Sur les Thèses de Pise, on peut se reporter à J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 1968 et le mai rampant italien, L’Harmattan réédition 2018, pp. 281-283
30 – Le livre l’État massacre (La strage di Stato. Controinchiesta) est publié anonymement aux éditions Savelli en 1970 et se vend à 1 million d’exemplaires. Il sera repris en français chez Champ libre en 1971. Il constitue la base d’une contre enquête radicale, parallèle à celle que mène la magistrature. Les informations rassemblées permettent d’organiser la défense des militants du mouvement injustement accusés et servira de base à la naissance de l’antifascisme militant (source, La horde d’or, L’éclat, 2017, p. 325-330).
31 – Le dissocié de Prima Linea, Ivan De Brescia raconte : « Dans les SO, on vous apprenait à casser scientifiquement la gueule à quelqu’un, comment cogner sur un endroit précis du tibia pour qu’une jambe se brise. Vous n’aviez jamais entendu parler des tabassages à coup de marteau ? Ni des néofascistes réduits en bouillie avec des clefs anglaises à deux mains, longues de 60 centimètres et qui pesaient dans les trois kilos ? Moi, j’ai vu des types, des fascistes, auxquels on arrachait des yeux au crochet. Croyez-moi, au début des années 70, il y a eu des violences bien pires qu’une jambisation » (in le Nouvel Observateur, 22 mai 1982. Entretien avec Marcelle Padovani).
32 – Leurs actions sont essentiellement défensives contre des centres du pouvoir bourgeois pour ralentir ou empêcher un coup d’État d’extrême droite du type de celui, raté, commis par le prince Borghese le 7 décembre 1970. Contrairement aux BR qui voient l’époque comme révolutionnaire, ils craignent une offensive de l’armée et des milices fascistes. Il faudrait y répondre sur le modèle des guérillas sud-américaines. La mort quelque peu obscure de l’éditeur Feltrinelli interrompt ce processus résistancialiste, mais voit se développer les prémisses des futures théories du complot à gauche. Toutes partent d’une hypothèse innocentiste qui est un déni de la violence du Mouvement. Ainsi Feltrinelli ne serait pas mort dans une mauvaise manipulation au cours d’un projet d’attentat, mais d’un mauvais coup des fascistes, un piège ; de la même façon, Pasolini, assassiné par un jeune prostitué devient une victime d’une bande fasciste. Comme le dit Paolo Persichetti, in Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolution et l’État, Dagorno, 2000, p. 117, le niveau de violence réel entraîna un « angélisme de gauche » propice à toutes les théories du complot comme on a pu les voir développer chez des personnes pourtant aussi avisées du point de vue théorique, mais sans sens politique, que Debord et Sanguinetti.
33 – « Regarder les pays du sous-développement comme l’épicentre de la révolution représente la forme la plus haute de l’opportunisme contemporain » (Mario Tronti in Ouvriers et capital, Bourgois, 1977, p. 29). L’analyse de Tronti rompait non seulement avec les modèles russes et chinois, mais aussi avec la théorie du fuoco de Guevara et avec la tactique de la guérilla urbaine de Marighela ou celle des Tupamaros.
34 – Il s’agit d’un groupe de militants ouvriers issus de la résistance (membres de la 116e brigade Garibaldi du capitaine Marino —Bruno Galbiati — et de la 85e brigade) et de jeunes politisés après la Libération, la plupart membres du PCI, qui opère de la fin de l’été 1945 à début 1949. Mais, en tant, que membres de brigades Garibaldi, ils avaient déjà porté leurs actions dans la zone milanaise et pratiqué une guérilla urbaine. Leur principal lieu d’implantation est le quartier ouvrier de Lambrate. Son action consiste en récupérations de matériel (camions, divers véhicules) et armement (pistolets, mitraillettes, mortiers et bazookas) ; réquisitions de vêtements et de nourriture ; attaques de banques ; interventions contre la police lors d’actions spéciales, de manifestations et d’occupations d’usines ; protection de manifestations ou de dirigeants du PCI ; enlèvements et séquestrations de patrons et de cadres d’entreprise ; infiltration de militants dans les organisations fascistes et au sein de la police et enfin, enlèvements, séquestrations et assassinats de militants fascistes. Le PCI s’en dissocie en janvier 1949 quand des militants de Volante Rossa sont jugés pour meurtre. La mystique du partisan qui les anime débouche sur un lâchage par l’appareil du parti. Mais de toute façon, leur position acritique vis-à-vis du stalinisme, ne débouchait sur aucune perspective italienne, sauf à vouloir transformer le pays en une nouvelle « démocratie populaire » sur le modèle tchécoslovaque ou hongrois.
35 – Pour éviter tout triomphalisme, mouvementiste, il faut reconnaître que des membres de gauche intercédèrent (Pietro Ingrao, Marisa Rodano) pour une reddition honorable négociée par Piperno, Russo et Scalzone (cf. O. Scalzone, Biennio Rosso, op. cit., p. 41 et sq., trad. JW).
36 – O. Scalzone, Contre la montre, 14 entretiens de 10 mn pour le journal numérique Lundi matin.
37 – Le 26 septembre 1968, le Département de Pédagogie de La Sapienza héberge la rencontre nationale des écoles secondaires en lutte, dont la motion finale porte sur la nécessité d’obtenir le droit d’assemblée pendant les heures de classe, l’égalité entre instituts professionnels et technico-commerciaux et l’abolition du règlement intérieur, une revendication qui est aussi soutenue en France par les Comités d’action lycéens (CAL) en mai-juin 68.
38 – Repris dans Erri De Luca, Le contraire de un, Folio-Gallimard, 2004, p. 21-22.
39 – Fronte universitario d’azione nazionale.
40 – La tendance nazi-maoïste tentait de fusionner un nationalisme antisioniste avec une attitude tiers-mondiste et anti-impérialiste, moyennant une réactualisation de l’âme socialisante et moderniste du fascisme. Leur caractérisation comme telle ne venait pas d’eux directement, mais de l’extérieur et du Mouvement qui constatait leur habitude d’utiliser les slogans provocateurs : « Vive Hitler, Vive Mao ! » ou « Vive la dictature fasciste du prolétariat ».
41 – Les Comitati Unitari della Scuola sont l’héritage des assemblées de 1968. Ils opèrent comme syndicat de base des « lycéens », mais sur une base décentralisée et coordonnée.
42 –http://archivio.fiom.cgil.it/net/manifestazioni/28_11_69.htm
43 – Le directeur d’un hebdomadaire "gauchiste" est condamné à dix-sept mois de prison ferme pour " incitation à délit "
44 – In Claudio Pavone, I giovani e la Resistenza, cité par Guzzo, op. cit. Pour une approche plus globale, on peut se reporter à Pavone, Une guerre civile. Essai historique sur l’éthique de la résistance italienne. L’idée de fond qui émerge de cette étude détaillée est que la Résistance, dans toutes ses variantes, y compris « hérétiques », ne correspond aucunement aux besoins de la lutte de classes au moment où elle se pratiquait.
45 – https://it.wikipedia.org/wiki/Fatti_della_Bussola
46 – https://youtu.be/vOyk-0Cry6g?list=RDvOyk-0Cry6g
47 – Erri De Luca vise ici la ligne strictement opéraïste qui considère que soit tout est déjà fini après l’automne chaud, soit en dernière limite en 1973, quand les syndicats arrêtent de chevaucher le tigre et que débute la répression et les licenciements contre les protagonistes les plus actifs dans les usines. Il vise aussi toux ceux qui dès les années 2000 ont plus ou moins nié cette violence du Mouvement, parce que même s’ils l’ont pratiquée à l’époque ou au moins soutenue, ils ont eu peur d’être submergés par elle, parce que tous les pouvoirs en place en ont fait de simples « années de plomb » dans lesquelles les objectifs et la perspective d’un autre monde se sont perdus.
48 – Cf. Erri De Luca, préface au livre de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolution et l’État, Dagorno, 2000 (op. cit., p. 10-11).
49 – Cf. « Lotta al fanfascismo per la libertà », Lotta Continua, 16 novembre 1971.
50 – « Les détruire, les mettre en morceau, les terroriser, en casser l’organisation, briser l’épine dorsale de cette armée anti-ouvrière, punir avec une violence systématique ces assassins, c’est un devoir que les avant-gardes révolutionnaires doivent remplir immédiatement de façon préliminaire, comme nécessité élémentaire de défense du mouvement. Camarades, jetons dehors les fascistes, libérons-nous de cette épine dans le flanc, enlevons cette carte des mains des patrons. Camarades, l’unique antifascisme qui vaille est celui qui gagne sur le plan des rapports de force » (tract PotOp de février 1971, cité par Isabelle Sommier, in La violence et son deuil, PUR, 1998, p. 82. Mais l’analyse de Sommier est entachée du fait que son modèle de référence est celui des maoïstes français de la GP et de leur antenne militaire de la Nouvelle résistance qui correspond à la période de fort déclin du Mouvement en France, alors qu’en Italie, violence, lutte armée et Mouvement sont étroitement entremêlés au moins jusqu’en 1979.
51 – Giuseppe Tanas était un partisan ouvrier communiste de Primavalle tué par la police pendant la répression d’une manifestation en 1947.
52 – Cf. aujourd’hui en France, depuis 2015, la façon dont les différents mouvements ont délégué la question de la violence aux Black blocs… et ce que cela implique en termes de conscience et d’autonomie du Mouvement, par exemple pour les Gilets jaunes qui, de fait ne se la sont pas posée collectivement. On entendait bien parler de prendre les fusils, mais quoi, les fusils de chasse ?
53 – Le siège central d’Ordine nuovo est situé initialement Piazza di Pietra, à côté du Panthéon, en plein milieu du centre historique. Il sera ensuite transféré rue degli Scipioni dans le quartier Prati. En 1960, Stefano Delle Chiaie est à l’initiative d’une scission qui conduit à la naissance du groupe Avanguardia Nazionale Giovanile (ANG) avec une base militante d’origine plus populaire et petite-bourgeoise. Sa zone d’opération se déplace des zones résidentielles aux quadrants urbains « intermédiaires » qui jouxtent les banlieues prolétaires, telles que Monteverde, Appio, Tuscolano, Aurelio, Prenestino-Labicano, Tiburtino et Nomentano (cf. Guzzo, op. cit.).
54 – « Boia » signifie « bourreau ». Cette banderole est sans aucun doute inspirée du slogan fasciste Boia chi molla (celui qui abandonne [la lutte] est un bourreau). Dans la capitale, le premier groupe d’ultras est créé par de jeunes supporters originaires de Monteverde, un quartier résidentiel de l’ouest de la Capitale. Le Commandos Monteverde Lazio fait son entrée au stade Olimpico le 14 novembre 1971. Le groupe n’est alors composé que d’une trentaine de jeunes hommes, âgés de dix-sept à vingt ans. Alors que les supporters traditionnels allaient plutôt au stade en tenue du dimanche, les « ultras » ont tendance à casser les codes vestimentaires, ce qui les amène à ne plus forcément se distinguer entre ceux d’extrême gauche et d’extrême droite comme le dit Pasolini plus loin.
55 – Pour cette documentation football, supporters, néofascisme, voir Gary Morra, « La Curva Nord de la Lazio, un symbole de l’extrême-droite en Europe durant les années de plomb », Réflexions Sportives, (2023), no 3 : pp. 210-229.
56 – Pier Paolo Pasolini, « Il vuoto del potere in Italia », Il Corriere della Sera, 1er février 1975 et aussi : « En réalité, nous avons traité les fascistes (je parle notamment des jeunes) de façon raciste : c’est-à-dire, que nous avons hâtivement et cruellement décidé de croire qu’ils étaient génétiquement destinés à être fascistes […]. Et inutile de se cacher : nous tous étions conscients […] que le choix de devenir fasciste, opéré par ces jeunes, était totalement arbitraire ; il ne s’agissait que d’un geste immotivé et irrationnel : il aurait suffi, probablement, un seul mot pour l’empêcher. Mais personne d’entre nous n’a jamais parlé avec eux […]. Nous les avons subitement acceptés comme représentants incontournables du Mal : et probablement ils n’étaient que des adolescents et des adolescentes de dix-huit ans, qui ne savaient rien de rien et qui se sont jetés dans cette horrible aventure uniquement par désespoir (Pier Paolo Pasolini, « Il Potere senza volto », in Corriere della Sera, 24 juin 1974).
57 – P.P. Pasolini, « Il PCI ai giovani » in L’Espresso, no 24, 16 juin 1968 :
« Maintenant, les journalistes du monde entier (y compris / ceux des télévisions) / vous lèchent (comme l’on dit encore dans le langage / carabin) le cul. Pas moi, mes chers. / Vous avez des têtes de fils à papa. / Je vous haïs, comme je hais vos papas. / […] Vous êtes lâches, confus, désespérés […] / Quand hier Viale Giulia vous vous êtes battus / avec les policiers / moi, j’ai eu de la sympathie pour les policiers. / Car les policiers sont fils de pauvres. / Ils viennent des lointaines périphéries, qu’elles soient rurales ou urbaines. »
58 – Franco Freda, La disintegrazione del sistema, Padova, Ar, 1969 [traduction française, La désintégration du système, Totalité, 1980]. Alors qu’Evola, son maître, manque de sens politique et s’affirme dans la foulée des grands conservateurs du type de Maistre, Freda en appelle à une nouvelle Weltanschauung que Goebbels ou Mao Tse Toung auraient su ressusciter. Il est contre le Pacte atlantique et la politique des blocs ; dans la première édition de 1969, il dit clairement que la violence est la forme adéquate pour frapper l’État bourgeois et un peu plus tard, en 1977, dans un entretien en prison, il se félicite de l’action des BR contre les magistrats et regrette que les groupes d’extrême droite n’en fassent pas de même. Dans la réédition de 1980, il relativise cette nécessité de la violence en employant le terme de « par tous les moyens nécessaires » (source : Franco Ferraresi, « Les références théorico-doctrinales de la droite radicale en Italie », in Mots, Les langages du politique, année 1986, pp. 7-27. Du point de vue organisationnel et militant, des groupes « nazi-maoïstes » comme Lotta Popolare et Lotta di Popolo s’en réclameront.
59 – Cf, La horde d’or, L’éclat, 2017, in « La crise du militantisme ».
60 – Fermeture de l’usine et chômage technique forcé, éventuellement avec réembauche individuelle dans le pire des cas.
61 – cf. Le débat public du 26 novembre à l’Université de Rome avec la présence d’étudiants des groupes extra-parlementaires, de travailleurs de l’OMI et de la FATME, de fonctionnaires du PCI et dirigeants de la FIOM-CGIL, retranscrit in Incontro operai studenti all’Università di Roma, L’Unità, 27 novembre 1969.
62 – in Lotta Continua, Analisi politica della situazione di classe e della sua organizzazione nella zona industriale a sud di Roma e nella provincia di Latina, in Fondo Memorie di Carta, Paolo Palazzi, d. 3, f. 10, Institut pour l’étude de la Résistance à Rome.
63 – Entre 1967 et 1969, un groupe d’agitation d’origine étudiante y existait déjà qui s’auto-définit par le sigle Potere Operaio di Pomezia : dès la fin de l’Automne chaud, ce réseau informel commence à signer ses tracts en tant que Coordinamento Operaio di Roma e di Pomezia. Il existait aussi une sorte de sous-groupe nommé Coordinamento delle fabbriche metalmeccaniche di Roma e di Pomezia, qui gérait les relations des divers comités d’usine au sein du secteur métallurgique, comme la FIOM-CGIL en quelque sorte ! Cette activité perdure jusqu’en 1976. En première ligne dans cette intervention, il y a le groupe PotOp (cf. Aldo Grandi, La generazione de gli anni perduti, pp. 54-55, trad., JW).
64 – L’expulsion de Timperi et ses conséquences sur la dynamique du mouvement ouvrier romain sont indirectement entrées dans l’imaginaire italien comme concrétisation de la défaite du « maximalisme » extra-parlementaire au lendemain de l’Automne chaud (« maximalisme » est à prendre au sens que lui donne Jean-Louis Roche dans son livre Histoire du maximalisme, dit ultra gauche, du Pavé, 2009).
La figure de Timperi et les dures luttes du printemps 1970 à la FATME, ont inspiré le film La Classe ouvrière va au paradis d’Elio Petri, avec Gian Maria Volonté comme symbole de l’ouvrier antagoniste ; il obtient, la Palme d’or au Festival de Cannes 1972. Timperi, peut-être du fait de ce côté symbolique pris par la lutte à la FATME, trouvera par la suite un nouveau travail à la société des transports publics de Rome (ATAC).
65 – La « jambisation » est un tir à l’arme à feu dans les membres inférieurs (jambes ou genoux) qui vise à punir sans tuer ; un avertissement en quelque sorte. Il est actualisé aujourd’hui dans un mode d’opération entre bandes rivales dans la région francilienne et particulièrement en Seine-Saint-Denis.
66 – Lotta Popolare naît en décembre 1974 comme mouvement interne au MSI et attire immédiatement les étudiants du Fronte della Gioventù (FdG) pour son travail dans les périphéries sous-prolétaires et pour son attention aux besoins giovanilistes qui ont tendance à traverser les courants politiques.
67 – « Le squat des immeubles, l’autoréduction, l’occupation de terrains pour les transformer en jardins publics, la bataille contre le déplacement dans les nouveaux quartiers-ghettos, le refus de payer les factures et les impôts, sont des formes de lutte qui sont en train de devenir un patrimoine du prolétariat romain : derrière ce comportement il se niche le dépassement de l’attitude légaliste des révisionnistes, la désillusion envers les négociations politiciennes entre la Mairie et l’UNIA, le rejet de la division entre les prolétaires — voire entre habitants des baraques et les autres, entre travailleurs et chômeurs, entre Romains et immigrés — sur laquelle les autorités basent leur contrôle sur la conflictualité sociale à Rome » (Le lotte per la casa a Roma, suppl. de Lotta Continua, 13 avril 1973, p. 30).
68 – Erri De Luca, Acide, Arc en ciel, Rivages, 1995.
69 – Cf. « Roma : Proletari senza fabbrica », in Collegamenti per l’organizzazione diretta di classe, no 2, août 77.
70 – Des militants de la commission « prisons » de LC quittent l’organisation pour fonder les Nuclei Armati Proletari (NAP).
71 – Au sud de Rome, après le quartier antique regroupant les vestiges romains, Mussolini a créé en 1937 le quartier de l’EUR sur la base d’une architecture futuriste, le mouvement artistique futuriste italien des années 1920 a en grande partie soutenu le régime fasciste, alors que les autres avant-gardes artistiques de l’époque ont plutôt soutenu les différentes variantes communistes.
72 – Cf. « Le giornate di aprile », Rosso, no 15, avril 1975.
73 – In Du contrat de citoyenneté, groupe de Navarrenx, Syllepse, 1990, p. 338 et sq.
74 – Cf. P. Virno, « Do you remember revolution », in Toni Negri, L’Italie rouge et noire, Hachette, 1985, p. 61. Scalzone de son côté : « Comme nous l’avions écrit lors du Mouvement de 1977, entre Autonomie — avec un a majuscule — comme appartenance politique et autonomie comme grille théorique, culture et qualité de lutte, il y a une nette contraction : la première est une variante extrême — “extrémiste” — de la représentation ; la seconde est une espérance sociale » (Du contrat de… op. cit., p. 327, note 3).
75 – Cf. « Glossarietto di un anno assai strano », Lotta Continua, 31 décembre 1977.
76 – Une thèse réactualisée par Antonio Negri in Le Monde, le 29 novembre 1997, mais critiquée par P. Persichetti et O. Scalzone in La révolution et l’État, Dagorno, 2000, p. 91-98. Ce ne fut pas non plus un mouvement bipolaire comme le dira aussi plus tard « Biffo » qui se présente comme représentant de l’aile « créative » du mouvement… sans doute parce qu’il a appartenu aux deux, comme si dans le second temps le premier avait disparu. Encore un bel exemple de liquidation de la dialectique que la postmodernité allait consacrer à partir des années 2000.
77 – Peu avant la dissolution du groupe LC, alors que le journal continuera sa parution et après la scission de la Corriente, c’est au tour de la plus grande partie du service d’ordre de LC de quitter l’organisation en direction de Prima Linea. Avec la scission de la commission prison en 1974 et la création des NAP, ces évolutions montrent que LC a été à l’origine de tout un processus de passage à la militarisation de la lutte qui ne peut être détaché de ce que portait le Mouvement dès ses débuts. Cela n’était pas un passage obligé, mais une possibilité parmi d’autres qui s’est confirmée.
78 – Erri De Luca, Lettre à Ovidio Bompressi, un des 3 accusés du procès sur la mort du commissaire Calabresi, contre Sofri et Pietrostefani, in MicroMega de mai 1996, traduit et cité dans Persichetti et Scalzone, op. cit., p. 203. En parallèle, De Luca avait publié : « Tutti noi potevamo uccire Calabresi », in Il Coriere della Sera, 14 mai 1996.
79 – N. Balestrini et P. Moroni, L’Orda d’Oro, Sugarco, 1988, p. 307 et traduction française, La horde d’Or, L’éclat, 2018, op. cit., p. 494. La célébration du Mouvement de 1977 dans l’opération ’77 lancée à Rome en 2017 visant à lier 1977 et 1917, à l’initiative, entre autres de Negri, montre le contraire. Pour une critique de cette interprétation, cf. « les notes en marge » d’O. Scalzone, Opéraïsme et communisme, in J. Wajnsztejn, L’opéraïsme italien au crible du temps, À plus d’un titre, 2021.
80 – Nom donné à certains autonomes par le PCI. En français : « Porteurs de peste ».
81 – Cf. Appunti militari, Finalmente il cielo è caduto sulla Terra, 19 mars 1977 qui pastiche négativement ou avec humour, la formule originelle de Franco Berardi de Bologne : « Le ciel est enfin tombé sur la terre » reproduite dans son livre éponyme (Seuil, 1978).
82 – Toute proportion gardée, la situation est à peu près semblable à celle qui a prévalu à Paris, Lyon et Toulouse après les nuits d’émeute du 24 mai 1968 ; à la différence près qu’en France, le but n’a jamais été une quelconque prise de pouvoir et que les armes létales n’ont pas été utilisées ni d’un côté ni de l’autre. Pour Lyon, cf. J. Wajnsztejn, Mai 1968 à Lyon, à plus d’un titre, 2018.
83 – D’une part, elle revenait sur un ensemble de conquêtes du mouvement étudiant de 1968 comme la possibilité de variation des parcours universitaires qui permettait aux étudiants de construire un itinéraire intellectuel autonome et de l’autre, l’augmentation des droits d’inscription aboutissait de droit et en tout cas de fait, à chasser de l’Université les étudiants les plus pauvres et en l’occurrence, les étudiants méridionaux, censés, pour le pouvoir politique, être aussi ceux qui posaient le plus de problèmes d’ordre public.
84 – « Una nuova generazione di comunisti alla testa di una grande giornata antifascista a Roma », Lotta Continua, 4 octobre 1977.
85 – Entre le 29 et le 30 septembre 1977, autour du bastion « noir » de la Balduina (quartier Trionfale), deux militants autonomes sont agressés à coups de pistolets : Elena Pacinelli, 19 ans, est mortellement blessée, tandis que Walter Rossi, 20 ans est tué le lendemain. Il s’agit du baptême de feu d’une fraction appartenant à la nouvelle génération néofasciste romaine — opérant selon le répertoire inédit du « spontanéisme armé » — connue comme la « Bande Alibrandi ». Ce groupuscule, dont émergeront les Nuclei Armati Rivoluzionari (NAR), se compose de fils de bourgeois de Monteverde et plus précisément du lycée Kennedy, qui ont fréquenté la section locale du MSI avant de rejoindre la section FUAN de rue Siena (quartier Nomentano), sur laquelle le MSI a dorénavant perdu tout contrôle : ces jeunes, fascinés par les actions brigadistes, ambitionnent de mettre en place un parti armé de droite.
Pendant quatre jours, des cortèges spontanés attaquent et détruisent les places fortes « noires », en déclenchant aussi des accrochages armés avec les forces de l’ordre quand ces dernières tentent de bloquer les assauts. La section MSI de rue Ottaviano, ainsi qu’un bar à côté habituellement fréquenté par les néofascistes, sont gravement endommagés le 30 septembre. Le 1er octobre, c’est l’attaque aux cocktails Molotov contre les sections FUAN et MSI des rues Livorno, Assarotti et Medaglie d’Oro. Cela finit en guérilla urbaine avec la police place Bologna. Le 3 octobre, à la fin des funérailles de Walter Rossi, quinze mille manifestants se divisent en en deux colonnes : la première met le feu au local de la section MSI de Colle Oppio, non sans avoir préalablement enfoncé le cordon de police qui lui était opposé ; la deuxième se dirige vers le siège MSI de place Tuscolo et le fait exploser à la dynamite, tandis que le bar Valentini, contigu, est incendié (Guzzo, op. cit.).
86 – Pour PotOp, toute réduction de l’affrontement violent à une question privée entre les révolutionnaires et les forces répressives de l’État est perdante et de plus, elle s’avère in fine, favorable à l’ennemi de classe. La violence doit être toujours reliée à la condition actuelle du prolétariat. Une position qui est restée cohérente de fin 1971 jusqu’à la dissolution du groupe en 1975.
87 – Un peu comme Lyon à la même époque, par opposition aux « milieux » grenoblois et parisien où les filles étaient souvent à « l’abattage » aux mains des officines de « traite des blanches », les prostituées lyonnaises étaient « indépendantes » ou du moins ne travaillaient que pour leur maquereau qui était aussi « leur homme ». Du 2 au 10 juin 1975, une grosse centaine de prostituées occupent l’église Saint-Nizier de la presqu’île lyonnaise, pour dénoncer la répression policière et revendiquer pour des droits et pas seulement celui d’être taxées par l’État.
88 – Qu’il raconte dans son livre au très beau titre : Je courais en pensant à Anna, Premiers matins de novembre, 2022.
89 – Erri De Luca in Valerio Lucarelli, Vorrei che il futuro fosse oggi, NAP, ribellione, rivolta e lotta armata, dans le recueil La Città del Sole, 2010, p. 24.
90 – « Il terrorista arrestato presso Varese : Carminati è anche accusato di sei rapine », L’Unità, 23 avril 1981.
91 – Pour Mario Moretti, Brigades rouges, une histoire italienne, entretien avec Carla Mosca et Rossana Rossanda, Amsterdam, 2018, il n’y aurait eu que 3 intellectuels dans l’histoire des BR historiques : Curcio, Fenzi et Senzani.
92 – Moretti a d’ailleurs ébauché une critique : « Je me reproche seulement de ne pas avoir vu avant […] le degré d’intégration du PCI dans l’État », Mario Moretti, Carla Mosca, Rossana Rossanda, Brigate Rosse. Una storia italiana, Anabasi, 1994, p. 46.
93 – Roberto Peci est le frère de Patrizio Peci, haut dirigeant brigadiste de la colonna de Turin qui, devenu le premier grand repenti (pentito) et par ce fait, « condamné à mort » par le parti armé. Roberto Peci est kidnappé le 10 juin 1981 et tué le 3 août dans une opération peu glorieuse, il faut le souligner, mais qui a quand même un sens politique, ne serait-ce que celui de la sauvegarde des « cadres » de l’organisation. Giovanni Senzani qui est à l’origine de l’opération est en effet, un des plus importants criminologues du pays et il comprend rapidement le danger représenté par l’instrument juridique du repentir : il essaie, par conséquent, de lancer à la totalité de l’extrême gauche italienne, un message d’intimidation utilisé habituellement par la mafia pour maintenir le mur de silence autour d’elle.
94 – C’est un dispositif mis en place après la Seconde Guerre mondiale qui permet aux entreprises industrielles de plus de 15 salariés et aux établissements de commerce de plus de 50 salariés de suspendre temporairement le versement des salaires des travailleurs mis en chômage technique. C’est l’État qui compense la perte pour le salarié. Il y a deux dispositifs :
Cassa integrazione guadagni ordinaria (CIGO) en cas de difficultés économiques temporaires ; Cassa integrazione guadagni straordinaria (CIGS) réservée aux crises structurelles ainsi qu’aux processus de restructuration et de reconversion.
Mais ce dispositif a priori favorable aux salariés a aussi été utilisé par les patrons pour isoler un atelier combatif des autres en le plaçant en CI, tandis que la production était sous-traitée à de petites entreprises. En réaction les comités ouvriers, comme celui de la Magneti Marelli, ont continué à venir à l’usine pour y continuer leur travail politique et organiser, généralement le samedi, des rondes ouvrières dans les zones industrielles pour débusquer les entreprises sous-traitantes, les investir et les mettre à l’arrêt. Voir Emilio Mentasti La garde rouge raconte, histoire du comité ouvrier de la Magneti Marelli, les Nuits rouges, 2009.