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Maurizio Lazzarato et le malheureux retour au marxisme-léninisme et à l’anti-impérialisme

par Jacques Wajnsztejn


Dans notre série « le devenu » des thèses et mouvements des années 1960-701, aujourd’hui le devenu d’un certain opéraïsme.


Dans le no 494 du journal numérique Lundi matin, le 27 octobre 2025, avec « Pourquoi la guerre », Maurizio Lazzarato commence une série de cinq articles. Dans ce premier « chapitre », il se lance à corps perdu dans un anti-américanisme, non pas seulement anti-trumpien, mais essentialiste, car les États-Unis « ont toujours été… », comme il le répétera à satiété, à l’origine des guerres et des génocides.

« L’État et la politique (américaine) affirment avec force leur souveraineté par la guerre (y compris la guerre civile) et par le génocide. » Et encore : « Une analyse de ce qui se passe aux États-Unis, cœur du pouvoir capitaliste, est cruciale, car c’est de son sein, de son économie et de sa stratégie de puissance, que sont parties toutes les crises et toutes les guerres qui ont ravagé et, aujourd’hui encore, ravagent le monde. » Que l’histoire américaine ait été plutôt teintée de non-interventionnisme comme aux débuts des deux guerres mondiales n’a pas l’air de le troubler ; de même, va-t-il leur reprocher la guerre civile américaine dite de sécession, que pourtant Marx loua pour plusieurs raisons, dont l’abolition de l’esclavage ? Certes, Lazzarato donne l’exemple de l’attaque du Capitole comme « guerre civile rampante », mais c’est bien vite dégonfler la baudruche d’un argument peu convainquant de par la démesure de la comparaison. D’ailleurs, toute sa démarche repose sur une négation du temps historique2, la répétition du même et/ou la mise en équivalence des faits et des idées.

Sa vision de l’Europe livrée à la finance américaine est apocalyptique ; pour lui, l’euro serait dollarisé, alors que les Américains ont au contraire toujours été opposés à la création de l’euro, d’abord pour une question de concurrence entre puissances autour de la monnaie de réserve et de son monopole, ensuite parce que, pour la théorie économique dominante aux États-Unis, l’euro n’est pas viable car l’Europe ne constituerait pas une zone monétaire optimale (Mundell), comme l’a montré la crise européenne de 2008 et le décrochage des pays du sud de l’Europe. Mais cette analyse lui est nécessaire pour pouvoir traiter l’Europe de « colonie » américaine (cf. infra), ce que l’appréciation de l’euro par rapport au dollar infirme plutôt.

Pour Lazzarato, la cohérence argumentaire n’existe pas et tout devient réversible : les États-Unis auraient toujours eu une économie de guerre (le complexe militaro-industriel de la guerre froide et les retombées civiles pour la croissance3), mais en fait, la financiarisation, qui a entraîné la désindustrialisation, aurait détruit cette économie de guerre. Il faut donc aux États-Unis, pour retrouver leur impérialisme foncier, reconstruire une industrie de guerre. Comme il ne tient pas compte de la révolution technologique et de la financiarisation comme fluidification et nomadisation des capitaux, il ne voit pas le changement de base du processus monopolistique, qui n’est plus national et donc éventuellement impérialiste, mais mondial, ce qui réduit le poids des fractions capitalistes qui pourraient pousser à la guerre. Cette absence d’axe stratégique, au moins depuis Clinton, a amené l’administration américaine à concéder de plus en plus de liberté au secteur privé de l’armement (cf. le poids actuel de Palantir) stricto sensu, mais aussi à ses annexes comme on peut le voir avec certaines ambitions de Musk dans des secteurs comme les drones ou SpaceX). Cela, allié à une critique ou un dédain d’origine de la Silicon Valley pour le militaire, aurait fait prendre du retard à la puissance américaine, jusqu’au virage récent, qui infirme plus qu’il ne confirme le raisonnement de Lazzarato, puisqu’il met à mal son adhésion aux croyances en une distinction entre « économie réelle » et finance. En effet, la phase actuelle de rapprochement est notamment liée au fait que les « armes de la guerre » ont changé. Le type de technologies auxquelles s’intéressent les militaires américains a progressivement basculé de la priorité donnée à l’industrie lourde, ancrage territorialisé, vers l’intelligence artificielle et sa nature nomade et « cosmopolite ». Les drones, les matériels autonomes ou la guerre cyber deviennent progressivement dominants, mais chaque conflit hâte le processus, comme on le voit dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie ; alors qu’historiquement, le savoir-faire était dans les contenants comme les avions, les chars, etc., donc l’industrie lourde et le nombre de divisions. Il en découle que la chaîne capitaliste de valorisation n’est plus la même, ce qui explique là aussi la « désindustrialisation » sans avoir à en accuser un coupable4.

Un nouveau keynésianisme de guerre comme sortie de crise n’est donc pas une hypothèse très plausible et, en tout cas, elle demanderait confirmation. Certes, il y aura des réorientations ; ainsi, le plus grand fabricant de munitions d’Europe, l’allemand Rheinmetall, a dépassé le plus grand constructeur automobile du continent, Volkswagen, en termes de capitalisation, mais il n’en demeure pas moins que le chancelier allemand est l’un des dirigeants les plus atlantistes qui soient et peu favorable à une autonomie militaire de l’Europe. Sauver l’industrie automobile allemande reste la priorité, mais Lazzarato, qui soutient dans quatre articles que l’Europe est une colonie américaine, déclare dans le cinquième que l’impérialisme allemand est de retour (« Deutschland ist zurück »).

 

Dans le numéro suivant, 495, sur « les conditions d’un nouvel ordre mondial » basé sur un nouveau cycle de guerre et d’accumulation, il approche notre notion de totalisation du capital. Il instruit un rapport État/économie, qu’il nomme « la machine État/capital », en critiquant la tendance postmoderne à faire dominer le biopolitique, qu’il perçoit comme une autonomisation du politique. Mais c’est aussitôt pour retomber dans la séparation supra/infrastructure sans domination de l’une sur l’autre clairement annoncée, parce qu’elles sont elles-mêmes « surdéterminées » : l’État par le politique et le militaire (la politique du souverain dans l’état d’exception), par la finance pour le capital et plus vulgairement pour l’économie.

Voici un copié/collé d’un même paragraphe qui en rend compte :

« Dans nos sociétés, l’action économique et l’action politico-militaire sont étroitement liées en ce qu’elles forment une seule “machine État-capital”, au sein de laquelle la première n’est pas simplement instrumentale ni subordonnée à la seconde. L’État et le capital poursuivent des fins distinctes mais convergentes : l’accroissement de puissance de l’un et l’accroissement du profit de l’autre se nourrissent mutuellement.  » Mais cette affirmation n’est pas spécifiée historiquement : «  État et capital ont toujours constitué une machine commune dont la coordination/concurrence s’est approfondie depuis la fin de la Première Guerre mondiale  ». Il ne fait pas référence à la périodisation marxienne en termes de domination formelle et domination réelle du capital. Tout est aplani par ce qui serait de la très grande durée. Braudel est bien cité, mais c’est juste pour montrer que tout était déjà là depuis le début (financiarisation, colonisation), alors que Braudel (et c’est l’usage que nous en faisons depuis le no 15 de la revue) exprime le fait que le capital n’a pas de forme essentielle, qu’il dépasse conjoncturellement certaines de ses formes, mais surtout les fait co-exister, les recycle ou les englobe, etc. Toutefois, il y a chaque fois des dominantes qui permettent de qualifier le moment historique, même s’il est le produit d’une combinatoire.

À l’origine du régime de guerre que Lazzarato voit s’imposer, il y aurait la crise de 2007-2008, qui met fin concrètement à l’ordo-libéralisme, qui aurait dominé la scène économique depuis les années 1980 (le « modèle allemand », pourrait-on dire [NDA]). Cela invaliderait l’idée de gouvernementalité de Foucault, qui reposait sur le caractère de pacification créée par les défaites de la lutte de classes en Europe. Il est à noter que Lazzarato ne qualifie pas cette « pacification » de sociale5, car elle s’est accompagnée de l’action politique et militaire américaine contre le Sud global et ce, particulièrement, en Amérique latine. Donc une idée de la « pacification » plus large et faisant implicitement référence aux « guerres coloniales », qui ne furent jamais nommées comme telles par les puissances coloniales.

De cette « pacification », Foucault n’aurait donc retenu que la question de la gestion des populations, le rapport ami/ennemi se dissolvant dans la consommation, alors que guettaient les nouveaux fascismes, la guerre civile et le génocide. Tout cela provoqué par ce qui aurait été l’une des plus grandes crises financières de l’histoire du capitalisme !

Comme l’accumulation primitive du capital a été violente, Lazzarato en a la même vision aujourd’hui, parce que sans s’affirmer ouvertement postcoloniale, sa fixation sur le génocide ne semble pouvoir s’expliquer que par les génocides des grandes découvertes, puis des Amérindiens, etc., et aujourd’hui Gaza et les conflits locaux estimés d’origine « extractiviste » car relevant de la pérennité du colonialisme sous diverses formes « néo ».

Là encore, l’argument majeur est qu’il en a toujours été comme cela : « D’un point de vue marxiste, nous pouvons qualifier l’état d’exception d’“accumulation originelle” qui se continue. »

Mais cet état d’exception ne serait plus celui de Schmitt et d’Agamben, qui surdétermine le politique y compris dans la forme biopolitique, puisqu’il aurait disparu depuis au moins un siècle déjà et : « Ce n’est que dans ce choc/coordination que peut émerger la “décision”, qui n’est plus le monopole exclusif de l’État. »

Comme nous, il cite Braudel pour critiquer cette vision d’un marché et l’existence d’une concurrence (les lois du marché), alors que Braudel dit que dès l’origine sa tendance est monopoliste. Il suit ensuite une argumentation assez proche de celle que nous avons tenue dans la brochure critique consacrée à l’article de Nancy Fraser dans le Monde diplomatique6.

Et il rajoute en s’appuyant sur Giovanni Arrighi, ce que je fais aussi, pour dire que nous serions dans une phase de transition sans hégémonie. Mais il n’en tire pas les mêmes conclusions que nous (et Arrighi d’ailleurs), c’est-à-dire pour lui, la complémentarité conflictuelle de la mise en réseau, mais l’inéluctabilité de la guerre… et du génocide, qui décidément est complètement dissocié de son usage premier et restreint, pour être étendu, comme finalité, à tous les conflits que connaissent les pays du Sud global du fait de l’impérialisme du camp occidental. Et l’État juif ne fait visiblement pas partie du Sud global, comme l’a rappelé la conférence de Durban de l’ONU en 2001.

Pour Lazzarato, la machine État-capital a dû manifester une discontinuité (cf. notre « révolution du capital ») par la mise en place de l’état d’exception, qu’il ne faudrait pas confondre, nous dit-il, avec l’état d’urgence tel celui décrété pendant la crise sanitaire. Et il critique Agamben pour s’être beaucoup agité pour ce dernier (le confinement comme camp de concentration) et sans rien dire aujourd’hui sur le premier (la guerre en Ukraine et Gaza). Or, aujourd’hui, on aurait affaire à une tendance génocidaire générale qui marquerait le passage à une nouvelle phase où, comme à l’époque de Marx, tout coexisterait, par exemple, les différents modes de production. Du fait que le capital ne dépasse rien, Lazzarato en infère que l’histoire se rejoue, non pas en farce, comme le disait Marx, mais en tragédie.

Ainsi, la démocratie céderait la place au fascisme et la France de Macron n’est même plus critiquée comme « Françafrique », mais comme étant gouvernée comme une « république bananière », puisque Macron gouverne par décret sans majorité et au mépris du parlement (quel toupet quand même de faire comme De Gaulle). C’est bizarre comment ceux qui conchient la politique politicienne et s’affirment révolutionnaires en viennent assez naturellement à l’idée d’une bonne démocratie... représentative, comme ils reviennent aussi (Lazzarato) à une vertueuse production du Sud global contre la rapacité de la finance du Nord. Sans doute que pour lui, la finance n’existe pas dans les pays du Golfe… ou qu’elle est la seule à être vertueuse.

Son démocratisme foncier l’amène même à reprendre l’argument selon lequel Macron aurait volé la victoire de la gauche dans les urnes (parce qu’il n’a pas nommé un Premier ministre socialiste sans doute, alors que le total des voix de gauche n’atteint pas 30 % des voix au premier tour des législatives).

Pourquoi se donner tant de mal dans l’activité théorique, quoi qu’on pense de son contenu et de sa valeur intrinsèque, quand c’est pour se vautrer dès le premier pas de la critique et du positionnement politique ?

À preuve, ce passage : « La gestion calamiteuse par l’OTAN de la guerre en Ukraine retire tout droit à l’adversaire (la Russie, derrière laquelle se profile déjà la Chine) au nom de la supériorité politique et morale des soi-disant démocraties (Israël compris !). Les ennemis sont criminalisés au point d’être transformés en “incivilisés”, “barbares”, “sauvages”, définitions qui réactivent les proches mémoires coloniales. L’hostilité devient absolue “dans la croyance paroxystique en son propre droit”. La même procédure rhétorique et politique s’applique à l’ennemi intérieur, dans une guerre civile encore latente mais déjà manifeste par “des diffamations et discriminations légales et publiques, des listes de proscription publiques ou secrètes, des déclarations faisant de tel ou tel un ennemi de l’État, du peuple et de l’humanité”, visant à supprimer jusqu’au moindre dissentiment à l’égard de la guerre contre la Russie ou du génocide des Palestiniens. » Plus loin, ce sera encore plus clair puisqu’il parlera de « la guerre contre la Russie » et non plus comme ici de la guerre en Ukraine.

 

Dans son troisième volet du no 495 sur les impasses de la « pensée occidentale », il ouvre par une longue citation de Mao dans laquelle on apprend qu’il faut être pour la paix... mais ne pas avoir peur de la guerre, puisque cette dernière a produit la révolution soviétique pendant la Première Guerre mondiale et le « camp socialiste » pour la Seconde et qu’une Troisième verrait l’impérialisme s’effondrer parce que les masses du monde entier rejoindraient le socialisme. Lazzarato, qui parle plus souvent aujourd’hui en termes de Sud global que de socialisme, nous étonne toutefois en disant que cette citation est aujourd’hui très actuelle, alors pourtant que les analyses en termes de « cours historique » qui lieraient ensemble crise, guerre et révolution de manière à produire une accélération de l’histoire ont failli, sauf à faire, comme lui, de la constitution du bloc socialiste de l’Est une victoire de la révolution plutôt que celle de l’armée rouge et des dirigeants staliniens. Mais, aujourd’hui, malheureusement pour Lazzarato, il n’y a pas de grand timonier pour guider les masses et la pensée critique occidentale (réduite à sa version Foucault, Deleuze, Rancière, Badiou, Agamben, Negri dans sa version Hardt) ne nous est d’aucun secours, il en convient d’ailleurs.

Il est vrai qu’il y a peu de secours à attendre de la plupart. Mais même quand certains font des efforts de toilettage/modernisation du marxisme-léninisme comme Hardt et Negri avec leur concept d’empire, qui innove par rapport aux théories traditionnelles de l’impérialisme, ils sont renvoyés à l’école, car ils ne comprendraient pas l’importance de l’analyse en termes de rapport centre/périphérie et donc la pérennité de la verticalité du pouvoir, malgré son apparence d’expansion spatiale horizontale, via le procès de globalisation.

Sans vouloir voler au secours de Negri, l’interprétation de Lazzarato nous paraît très discutable, car si Negri pose la transformation du capital et son extension en réseaux, le fait qu’il accorde la priorité à l’analyse en termes de capital cognitif l’amène à positiver cette prédominance dans la mesure où elle maintient l’espoir du communisme par appropriation du general intellect par la multitude ; donc, comme il le dit depuis cinquante ans, le nerf de la guerre, c’est le commandement et donc le changement de direction politique. Si de ce fait Negri est bien en rupture avec l’opéraïsme premier, par exemple celui de Panzieri et des Quaderni Rossi de ce point de vue là (pour eux, la machine et la technologie ne sont pas neutres), Lazzarato est, lui, en dehors même de la problématique opéraïste et nous renvoie, comme ses citations, à la tradition marxiste-léniniste orthodoxe, épicée d’une bonne pincée de pensée Mao, Sud global oblige.

Lazzarato, qui a été avec Negri un des promoteurs des thèses sur l’importance du capital cognitif, à l’époque de la revue Futur antérieur, a viré sa cuti, ce qu’il avoue lui-même, mais sans arguments, il passe d’un extrême (l’opportunité que représenterait l’« entrepreneuriat politique » du travailleur cognitif) à l’autre : « Loin de l’autonomie et de l’indépendance, la réalité de classe est la subordination, l’assujettissement et la soumission, comme jamais dans l’histoire du capitalisme. Être “travail vivant” est une disgrâce, parce que c’est toujours du travail commandé. Le travail ne produit pas “le” monde, mais le “monde du capital”, qui, jusqu’à preuve du contraire, est toute autre chose, car c’est un monde de merde. Le travail vivant ne peut gagner son autonomie et son indépendance que par le refus, la rupture, la révolte et la révolution. Sans cela, son impuissance est assurée. » Bref, vu le hiatus entre le mouvement et le but, cela relève du vœu pieu et notre auteur revient à quelque chose de plus sérieux, pour lui, le rapport centre/périphérie. 

Là où il croit poser la pertinence continue du concept d’impérialisme, il ressuscite bien plutôt celle des tiers-mondistes, ce qui lui est nécessaire pour replacer son approche en termes de Sud global, avec en toile de fond théorique la référence à Samir Amin et sa notion d’« impérialisme collectif » du Nord contre le Sud. Mais cette référence à Samir Amir ne nous paraît guère compatible avec celle faite parallèlement au Carl Schmitt du Nomos de la terre. Lazzarato semble confondre l’importance de la spatialité pour Schmitt, au sein de la tension qui anime le rapport coordination/conflictualité entre souverainetés (a priori de forces sensiblement égales comme dans la Première Guerre mondiale), avec la question du rapport inégal entre centre et périphérie7, comme il s’est exprimé au moment des luttes de libération nationale et des politiques d’indépendance par rapport aux deux blocs dans les années 1950-1960 (conférence de Bandung en 1956).

L’échec des « révolutions moléculaires », la transformation du prolétariat en une multitude informe ne sont pas analysés comme le produit de la transformation du capital. Il oppose le monopole aux réseaux comme s’il y avait une antinomie entre les deux, alors que c’est une contradiction. Il le reconnaît d’ailleurs lui-même quand il dit : « la diffusion est au service du monopole. Les deux mouvements ont toujours existé ensemble ». C’est qu’il veut à toute force replacer le profit au premier plan, alors que les auteurs qu’il critique l’ont abandonné pour des concepts pour lui plus fumeux de pouvoir et puissance (Negri et Spinoza). Toujours cette incompréhension du capital comme combinatoire et un « ou bien ou bien », qui prédomine sur le « en même temps ». Son concept de profit n’est d’ailleurs guère moins fumeux, parce qu’il en parle au sens vulgaire du terme (le « vieux profit »), sans utiliser la panoplie marxiste du petit économiste. Il est vrai que ce que Lazzarato appelle la pensée critique occidentale, en la personne de ceux qu’il cite et de lui-même, ne goûte guère les approches statistiques et l’analyse des faits et lui préfère largement les envolées philosophico-lyriques, telles le « bio-pouvoir de faire vivre » de Foucault, le « droit de faire mourir » d’Agamben, le war/welfare de lui-même. Il est vrai que l’économie reste terra incognita pour beaucoup d’entre eux, qui, à la limite, ne l’abordent que par le biais de la dette et du crédit, qui leur permet d’anthropologiser la question.

Pour Lazzarato, le capitalisme actuel n’est donc pas le fruit de ce que nous avons appelé sa « révolution », mais le produit de la guerre et d’un « génocide », analysés comme des invariants. Ce dernier terme, déjà problématique en lui-même et lié à un usage historique plus qu’à une définition juridique et pénale (les dirigeants nazis ne furent pas accusés de cela à Nuremberg, mais de crimes de guerre et contre l’humanité), est transformé en un leitmotiv, peut-être pour faire le lien entre les génocides d’hier, limités par l’auteur aux phénomènes coloniaux (donc pas question de parler du génocide des Juifs ni des Arméniens), et celui qui s’exercerait aujourd’hui contre les Palestiniens. La répétition du terme vire à l’obsession quand il est employé à tout propos et sans précision.

Comme il y a effectivement une crise des États-nation, la reprise de la théorie de l’impérialisme entraîne un emploi extensif et abusif du terme de colonie et l’Europe en serait devenue une. Ce genre d’affirmation ne repose sur aucune argumentation et est d’ailleurs contredit dans le dernier volet de Lazzarato, « S’armer pour sauver le capitalisme financier » (op. cit.) : « Au lieu de converger vers les USA, les capitaux fuient vers l’Europe ».

Les États-Unis actuels méprisent certes une Europe qui aurait perdu de sa centralité géopolitique et de sa puissance, mais ils font aussi tout leur possible pour qu’elle ne devienne pas une entité politique. Le genre de discours qu’utilise Lazzarato est typique de l’abandon de la dialectique par les courants postmodernes, ce qui fait que tout peut y être affirmé, en dehors d’une mise en perspective historique. Ainsi, si l’Europe est aujourd’hui une colonie américaine, au moment du plan Marshall et de l’occupation de l’Allemagne l’était-elle deux fois plus, cinq fois plus, dix fois plus ? Et a-t-elle brièvement cessé de l’être, par exemple à la suite d’une sortie de l’OTAN de la part de la France qui n’aura duré que de 1966 à 2008, et encore puisque le pays fut dirigé par l’atlantiste convaincu Mitterrand de 1981 à 1995 ? Il en est de même pour le Japon, traité lui aussi de colonie8, alors que le Sud global serait à la pointe de la résistance. L’illusion vis-à-vis du travailleur cognitif se déporte vers les « sans » : « sans-terre », « sans-papiers », « sans-patrie », qui effectivement peuvent tenter de résister, mais ne sont pas des décideurs. Par exemple, les « sans-terre » brésiliens décident-ils du choix politique de Lula qui, malgré ses discours sur l’hydrogène vert et les énergies renouvelables, promeut des investissements de l’État largement tournés vers le pétrole ? Les « sans-papiers » de l’ancienne URSS décident-ils de leur intégration à la nouvelle Russie ? Non, ils viennent d’apprendre au contraire que pour avoir des papiers ils devront faire un an de service militaire au front. Les « sans-patrie » palestiniens ont-ils décidé de la politique du Hamas en général et plus particulièrement de l’attaque du 7 octobre ? Non, ils regardent les bombes tomber et pleurent les morts. Et on pourrait continuer à l’envi sur le combat ou la résistance des femmes iraniennes ou soudanaises ou afghanes, mais sûrement pas de la « résistance » de leurs États, qui pourtant appartiennent tous au dit Sud global.

La France et l’Angleterre ont été de grandes puissances coloniales et guerrières de longue date, mais pourquoi faire des États-Unis le pays qui aurait toujours pratiqué guerres et génocides, alors qu’historiquement, à part une courte période de moins d’un demi-siècle, ils ont plutôt été non interventionnistes et ont même entretenu des rapports avec des dirigeants tunisiens et algériens au cours d’une politique ambiguë et versatile comme en Algérie, ménageant la chèvre et le chou, avec la peur de la puissance soviétique l’URSS dans le rétroviseur ?

D’ailleurs, même quand les États-Unis occupent un territoire ou un pays, du fait de leur inexpérience9, ils se sont avérés incapables de l’administrer, contrairement aux puissances coloniales, ce qu’ils reconnaissent, ayant aujourd’hui abandonné leur politique de nation building depuis leur échec en Afghanistan et en Irak (Bush). Et peut-on appeler super-impérialiste un pays qui en novembre 2025 quémande 1000 milliards de dollars d’investissement à un pays du Golfe ? L’Arabie saoudite, aussi du Sud global, non ?

L’abandon des politiques d’indépendance nationale de la part de certains pays comme la France de l’après-gaullisme ne signifie pas qu’il y a un sacrifice de l’intérêt national au profit d’une puissance étrangère, mais que celui-ci s’inscrit dans une logique immédiatement mondiale. Il en est de même pour les États-Unis de la fin de la guerre du Vietnam jusqu’au premier Trump ; ce n’est plus l’impérialisme américain qui s’imposait au nom de ses intérêts nationaux, mais le procès de globalisation qui les plaçait dans ce rôle de garant de l’agencement de la reproduction globale du monde capitaliste dans toutes ses composantes, avec une confusion entre intérêts particuliers nationaux et intérêt « général ». Cela s’accompagnait, au niveau idéologique, de la mise en évidence de thématiques comme celle sur la « guerre juste » et la promotion de tribunaux internationaux pour condamner les crimes de guerre et contre l’humanité. Une tentative de fixation et de contrôle avec des compromis au niveau de l’ONU (rôle des casques bleus et ONG) ; ce qu’Immanuel Wallerstein appelait le « système-monde ». Mais une confusion d’intérêt qui s’avéra seulement conjoncturelle, à partir du moment où la conquête extensive des nouveaux marchés, liée à l’accélération produite par la globalisation, s’est muée en une course à la compétitivité sur des marchés pour la plupart saturés. Sur ceux-ci s’affrontent alors des concurrents dans un échange de moins en moins « inégal » au sens où l’entendaient les économistes tiers-mondistes. La diffusion des échanges (OMC) et de la technologie à l’échelle mondiale a rendu plus concurrentiels la Chine et les pays « émergents ». Ce que, contre toute attente, Lazzarato appelle la « résistance » des pays du Sud global.

Une tentative de fixation, mais en grande partie déconnectée d’une stratégie impérialiste, car elle impliquait une reconnaissance d’une faiblesse relative de la puissance américaine, mais en quelque sorte acceptée et positivée en vertu du gain final attendu pour le « système-monde ». Elle impliquait, de la part des États-Unis, une position de repli par rapport aux investissements et dépenses militaires, ce qu’Obama allait accentuer (remise en cause sévère de l’action de la CIA des années 1960-1970 par les Démocrates) et un recentrage sur l’Amérique. Mais une position inconfortable et de court-terme, puisqu’elle restait le cul entre deux chaises si on peut risquer la formule. La politique du premier mandat de Trump ne rompait pas vraiment avec ce schéma. La tentative vaguement keynésienne de Biden, menée à contre-tendance mondiale, n’aboutit qu’à un échec et laissait place à une nouvelle politique, mais de rupture cette fois, avec le second mandat de Trump, au moins quant au « programme » et aux effets d’annonce.

Dans cette nouvelle configuration, toute revendication d’indépendance nationale devenait une véritable poudrière, que ce soit hier au Kosovo ou dans les territoires palestiniens aujourd’hui. Dans ces derniers, la faiblesse du pôle capital (Israël et ses dépenses militaires exorbitantes, avec une population juive active très faible et à 10 % de chômage) et un pôle travail (les Palestiniens) à environ 60 % de la population active au chômage, n’offraient pas de solution de développement capitaliste à court terme10, que ce soit sous la direction d’Israël ou de la création d’un État palestinien. Cette solution interne s’est brisée après les accords d’Abraham et d’Oslo, ne laissant que le choix réciproque de l’affrontement, prélude à un nouveau rapport de forces que chacun souhaite plus favorable, quel qu’en soit le prix à payer, avant une nouvelle négociation au plus haut sommet. Aucun plan de génocide là-dedans, mais un cynisme partagé et ses effets collatéraux (Gazaouis sacrifiés par les deux belligérants, Hamas vaincu militairement, mais vainqueur politiquement dans l’opinion mondiale avec le galvaudage de la notion de « résistance », Israël vainqueur militairement, mais mis au ban des nations).

Cet abandon de la dialectique, qui est commun à Lazzarato et à ceux qu’il critique (Foucault, Deleuze, Guattari surtout et Negri dont il a été proche), conduit à une sorte de dialogue de sourds aux affirmations unilatérales. Leur critique commune, implicite ou explicite, de toute Aufhebung conduit le premier (Lazzarato) à réactiver un « socialisme ou barbarie » sans socialisme (le Sud global ne l’est pas) et les seconds à l’idée d’une immanence du capital à laquelle ils opposent la transcendance du politique, via la stratégie de l’État (cf. l’attaque au cœur de l’État tentée par les BR en Italie et la RAF en RFA). Mais la défaite de la dernière offensive prolétarienne et communiste sous-tendue par l’idée d’une possible « autonomie du politique » (Tronti) est venue se briser sous le double coup de boutoir de la victoire de la démocratie, dans son acception minimaliste, autour des années 1980 (« le moins pire des régimes ») et ce que nous avons appelé la révolution du capital.

C’est dans cette unification/totalisation du capital comme pouvoir qui n’a plus besoin des compromis de classes pour l’asseoir, qu’il faut voir aujourd’hui la source de la crise démocratique dans la mesure où elle tend à remettre en cause les équilibres entre pouvoir et contre-pouvoirs comme cela apparaît bien dans les commentaires sur la dernière politique de Trump et ses pressions sur la Cour suprême ou les juges, les médias. Un processus qu’on retrouve sous des formes moins bravaches, non seulement dans les régimes démocratiques « illibéraux », mais en France (Sarkozy et les juges, utilisation systématique du 49.3 pour agir sur le pouvoir législatif, etc.).

Mais cet habillage théorique n’est pas vraiment pris au sérieux par Lazzarato lui-même, puisque tout à coup, sa caractérisation de ce qu’il veut nous faire passer comme la stratégie du grand impérialisme collectif, et plutôt « blanc », apparaît au détour d’une phrase n’être qu’un campisme inconséquent. Citons-le : « Les points de confrontation se situent tous entre l’OTAN, les États-Unis et Israël et ce que le centre considère comme l’ennemi (la Russie, le prolétariat musulman, la Chine)... (il mélange torchons et serviettes) du moins jusqu’au changement de présidence actuel. » Il ne s’agit donc pas d’un plan du capital ni même d’un plan américain, puisqu’il n’existerait que du fait de la présidence de Trump. Néanmoins, ce qui n’est pas un « plan » peut quand même constituer une politique favorable à une entente avec la Russie, en train de ficher en l’air le schéma de confrontation systématique que nous présente Lazzarato, avec sa liste d’ennemis désignés.

Décidément, les BRICS d’aujourd’hui sont confondus avec l’esprit de Bandung qui animait des pays cherchant une troisième voie, mais critique du capitalisme et pour l’indépendance nationale. Il n’en est rien aujourd’hui où le ver est dans le fruit (Chine et Russie11) et où l’alliance n’est pas idéologique, mais pragmatique et dirigée contre une hégémonie américaine, mais nullement contre le libéralisme et a fortiori le capitalisme. Une hégémonie toute relative si on la compare à celle des années 1945-1970. Le monde capitalisé multipolaire d’aujourd’hui n’est plus celui des deux camps de la guerre froide.

À la suite de Giovanni Arrighi, nous pouvons dire qu’on a aujourd’hui une situation de domination sans hégémonie de la part des États-Unis. Cela se manifeste par un raidissement protectionniste de la politique trumpienne, qui permet de gagner du temps avec de nouveaux investissements massifs dans les secteurs jugés aujourd’hui stratégiques. Conscient aussi de sa relative faiblesse militaire (cf. l’échec de l’attaque anti-Houthi) et de l’incapacité à mobiliser à la hussarde comme Poutine12, au pire, le gouvernement de Trump entérinerait en dernier ressort une division du monde en trois zones, d’où les déclarations sur le Canada et le Groenland, l’ambigüité de sa position par rapport à la défense de l’Ukraine et finalement une moins grande attention au sort de l’Europe de l’Ouest, parce qu’en ce qui concerne l’aire slave, la partie est déjà fortement compromise, Pologne exceptée. D’où l’erreur des positions campistes, qui ont vu dans la demande d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN un coup tordu de l’impérialisme américain.

C’est peut-être choquant du point de vue de la pure logique, mais ce que vise Trump, c’est le prix Nobel de la paix, parce que pour le prix de la guerre les places sont déjà prises.

Pourtant, comme beaucoup d’essayistes aujourd’hui, Lazzarato cherche à réactiver la thèse d’Ernest Mandel des années 1960 sur le rôle de l’armement dans la puissance non seulement militaire, mais économique, comme si Krupp, Thyssen et de Wendel avaient trouvé en les GAFAM des successeurs. Mais l’activité/puissance de ces derniers est avant tout mondiale, alors que pour leurs prédécesseurs, elle était nationale. Pour Lazzarato, cette distinction n’a guère d’importance, puisque tout le capitalisme est finance et oligarchie et qu’il n’existe donc pas de lutte entre fractions du capital (par exemple au sein du clan trumpiste et d’un même État) et toutes les luttes sont donc rejetées vers l’extérieur, dans la lutte entre États, ce qui expliquerait la tendance fondamentale à la guerre.

Pour Lazzarato, politique et guerre sont inséparables et c’est pour cela qu’il attaque la notion de gouvernementalité de Foucault comme pacification, gestion. Il critique l’interprétation de la guerre comme opération de police depuis l’invasion de l’Irak, parce que le contexte a changé avec l’échec du nouvel ordre mondial qui devait lui succéder. Pourtant, ce projet bushien de nouvel ordre mondial était déjà une tentative d’acter la fin de l’impérialisme et surtout de suspendre le cours de l’histoire13 ; et néglige aussi complètement ce que nous avons décrit comme l’unité guerre-paix avec des dépenses militaires en baisse dans tous les pays occidentaux (Clinton les fait tomber à 3,5 % du PIB, chiffre le plus faible depuis les années 1920), sans d’ailleurs que les guerres civiles ne cessent de se développer aux marges des territoires contrôlés par les puissances dominantes ou régionales. Elles augmentent à nouveau fortement ces dernières années et particulièrement depuis 2024. Ce que l’on peut en tirer, c’est que la course à ou vers la guerre n’est pas une constante du capitalisme ni sa spécificité si on prend en compte l’histoire de longue durée.

 

Dans sa quatrième partie, « Le capitalisme fasciste », Lazzarato s’efforce de montrer l’opposition superficielle entre démocratie et fascisme, reprenant ici une vieille lune d’une fraction de la gauche communiste, en l’occurrence d’origine bordiguiste. Mais Lazzarato a d’autres sources, qui le conduisent à percevoir le blocage du cycle d’accumulation précédent et la nécessité d’un nouveau type de développement, essentiellement « extractiviste », puisqu’il est toujours sur le modèle du capitalisme conçu, quoi qu’il en dise dans son cinquième article, comme mode de production et de richesse, au sens matériel du terme, qui porterait un nouveau cycle stratégique déterminant une ligne de démarcation amis/ennemis (Schmitt). Celle-ci viendrait remplacer l’ancienne ligne contractuelle d’un grand marché mise en place à l’époque de l’OMC et reposant grosso modo sur les présupposés classiques des avantages comparatifs par lesquels il n’y aurait que des gagnants à la multiplication des échanges.

Comme très souvent dans les attaques contre Trump de la part de la gauche, ce qui était vilipendé hier au nom de la lutte contre le « néolibéralisme » semble regretté aujourd’hui.

Ainsi, Lazzarato magnifie la dynamique capitaliste qui a amené nombre de pays à émerger et à sortir une partie de leur population de la grande pauvreté (croissance à 2 chiffres du PIB, augmentation importante de l’espérance de vie, développement des classes moyennes et de la consommation, scolarisation accrue, etc.) en la travestissant en une résistance et une victoire du Sud global, alors qu’on sait que les altermondialistes dénonçaient les votes extractivistes et les politiques de déforestation de certains pays du Sud peu soucieux de « développement durable », ce qui avait pour conséquence de conforter la politique américaine. Drôle de résistance en vérité que la victoire de la révolution du capital.

À la tête de cette réorganisation d’un ordre mondial, on trouve évidemment les États-Unis (véritable obsession marxiste-léniniste et anti-impérialiste de Lazzarato), mais considérés maintenant comme État impérial à lui tout seul (avec Israël quand même, autre obsession en filigrane comme tête de pont occidentale blanche au Moyen-Orient). Il rompt ici de façon claire avec la conception de l’Empire de Hardt et Negri, suspectée d’être sans visage, proche d’une vision du capital comme « capital automate », une formule certes marxienne, dont le résultat serait de dissoudre les responsabilités et de ne plus pouvoir désigner d’« ennemis ».

Par rapport à ces deux positions, il nous semble nécessaire de réaffirmer qu’il y a bien des fractions du capital et non pas un plan du capital ; et que ces fractions, même quand leur origine est nationale, développent une stratégie globale et internationale qui est plus proche de ce que décrivait Braudel sur les débuts du capitalisme que de ce que nous proposent les tenants d’une conception qui semble faire fureur aujourd’hui à gauche, celle du techno-féodalisme, auxquels Lazzarato semble se rattacher quand on peut lire : « les relations impersonnelles du marché redeviennent personnelles en opposant “le maître et ses esclaves”, le colonisateur et le colonisé ». Une affirmation à l’emporte-pièce qui premièrement ne saisit pas la capacité d’englobement du capital, qui, s’il ne dépasse rien vraiment, recycle tout et produit des combinatoires le cas échéant ; et deuxièmement rend inappropriée la comparaison de Lazzarato entre cette ligne guerrière du capital et une de ses conséquences qui serait la « destruction créatrice ». Procédant sans doute par association d’idées plus que par une démarche dialectique, Lazzarato recycle du Schumpeter, mais féodalisé, c’est-à-dire sans la présence de la classe bourgeoise qui a justement bouté dehors les seigneurs d’abord et les colons pour finir. En fait, ce que Schumpeter voyait comme danger pour le capitalisme, à savoir le développement de monopoles profitant à terme de la rente d’avantage, est projeté sur une vision de ces monopoles comme nouveaux seigneurs. Le capitalisme s’en trouve si peu spécifié que Lazzarato va chercher des preuves de l’origine violente du pouvoir capitaliste dans la violence des sociétés premières décrite par Clastres. Il développe ainsi une conception d’un capitalisme tributaire à travers la dette, comme si celle-ci était de même nature et personnelle comme au sein de ces sociétés (toujours la même tendance à passer l’économie et l’histoire au filtre de l’anthropologie). À l’heure du développement du capital fictif et des flux financiers, il y a de quoi s’étonner, mais dans le régime postmoderne des équivalences en dehors d’une conception du temps historique et dialectique, il ne faut s’étonner de rien.

Comme le rapport social (capitaliste) n’est plus spécifié comme capitaliste, mais comme une sorte de caméléon, plus rien n’est analysé en termes de contradiction, comme par exemple celle qui concerne le rapport au capitalisme collectif dont les États-Unis sont le symbole ; et le rapport de chaque pays à sa propre puissance souveraine. C’est cette non-prise en compte de la contradiction qui peut faire triompher une ligne ami/ennemi, que par exemple la Chine n’a pas faite sienne, d’où sa formidable expansion récente.

 

Tout en condamnant les pays européens de l’OTAN comme responsables de la guerre en Ukraine, Lazzarato n’a rien à dire sur le conflit entre l’Ukraine et la Russie, puisqu’il ne peut y placer un de ses concepts phares qui est celui de génocide, cité en premier devant chaque énumération des méfaits du capitalisme. Pas plus ne peut-il y placer un autre élément fort de ses théories, celui de racisme systémique, puisqu’entre l’Ukraine et la Russie, il y aurait risque d’une lutte à mort pour déclarer quel est le vainqueur, si on pense par exemple au niveau d’antisémitisme.

Reste donc Gaza… et les musulmans comme prisme de lecture du monde occidental tenté par le petit fascisme démocratique, qu’il ne faut pas confondre avec le vrai, l’historique (encore un effet d’annonce, pourrait-on dire). À l’opposé de beaucoup d’intellectuels qui développent une sorte de métalangage, Lazzarato procède comme un maoïste occidental des années 1970, en enlevant tout sens commun à des mots communs et en les transformant à sa guise. Ainsi, l’ouvrier qu’il vénérait avant n’est-il plus qu’un « serf » ou une sorte de « colonisé ». Le terme négriste de « multitude » n’était déjà pas très reluisant, mais là s’exprime le mépris de celui qui croit avoir résisté à l’« éthos » de l’ennemi.

 

Devant un tel constat qui ne laisse aucune chance à des Gilets jaunes qui, eux aussi sans doute, ont adopté l’éthos de l’ennemi, « Que faire ? », aurait demandé Lénine. Lazzarato répond : « Nous devrions analyser la nature du cycle stratégique de l’ennemi, en nous donnant pour objectif de le transformer en un cycle stratégique de révolution. » Il ne nous dit rien, par contre, sur le porteur de ce vaste projet.

 

JW, le 30 novembre 2025

 

Notes

 

1 – cf. par exemple notre brochure : « Quelques notes sur les mouvements de libération des années 1960-1970 et leur devenu », https://www.tempscritiques.net/spip.php?article566

2 – cf. sa citation de Claudio Napoleoni à propos de la guerre, en exergue de son texte le plus récent, « S’armer pour sauver le capitalisme financier », in Lundi matin, no 498 le 24/11/2025.

3 – Cette thèse d’une politique keynésienne anti-crise des années 1930 qui aurait échoué sans l’entrée en guerre (sous-entendant contre toute évidence que les démocrates américains voulaient la guerre), s’appuie sur des citations d’un économiste intéressant (Michal Kalecki, marxiste hétérodoxe) in « S’armer pour… » op. cit.), mais sous-estime largement l’importance de la mise en place dès avant la guerre des prémisses de la future « société de consommation » dans la croissance de l’après-guerre.

4 – Les conflits en Ukraine et à Gaza ont aussi servi de laboratoire et ont fait la démonstration de l’essor de ces technologies sur le « champ de bataille ». En Ukraine ont été utilisés des matériels d’entreprises de tech américaines comme les terminaux Starlink de Musk ou des logiciels de Palantir. Toutefois, les performances ne sont pas toujours à la hauteur des promesses. Cela traduit d’une part le côté surenchère technologique et d’autre part la volonté de cette fraction montante du capital de détrôner coûte que coûte les groupes établis, parfois sans disposer de toutes les compétences requises pour le faire. Par exemple, sur le terrain, les soldats ukrainiens semblent se plaindre des nouveaux drones d’Anduril, fort coûteux mais en réalité moins fiables que les équivalents chinois ou même locaux.

5 – Sans doute fait-il ici implicitement référence à l’exploitation droitière de ces thèses foucaldiennes par le patronat, comme cela a été le cas dans la dernière période du CNPF avec l’influence de François Ewald en son sein.

6 – cf. « Commentaire critique de l’article “L’impossible démocratie de marché” (Nancy Fraser, in Le Monde diplomatique, décembre 2024) », https://www.tempscritiques.net/spip.php?article549

7 – Jusque dans les années 1970, ce rapport centre/périphérie était référé au classisme prolétarien, mais il s’en écartait en y incluant les « marginaux », les « exclus », les « dissidents » ; individus, groupes, milieux et… dirigeants des États décolonisés. On y avait les prémisses des particularismes d’aujourd’hui à l’intérieur, comme du Sud global à l’extérieur.

8 – Il est à noter que l’Allemagne et le Japon, qui ont le plus décorrélé leur économie d’un complexe militaro-industriel, sont devenus les pays à la plus forte croissance et des concurrents pour les Américains, d’abord parce que ce sont des pays exportateurs qui produisent plus qu’ils ne consomment, ensuite parce qu’ils sont sur les mêmes secteurs à haute valeur ajoutée. C’est d’ailleurs ce que Trump essaie aujourd’hui de leur faire payer, dans tous les sens du terme.

9 – Leur colonialisme est interne ; c’est une extension de la frontière avec une violence extrême exercée contre les Indiens, menée avant tout pour les spolier et les cantonner, mais sans exclure une tendance exterminationniste qui, pour le coup, peut bien être qualifiée de génocidaire. Sinon, l’anticolonialisme est inscrit dans la constitution des États-Unis, malgré les ambigüités de la doctrine Monroe ; et pendant les deux guerres mondiales, ils ont été d’abord non interventionnistes pour la première et plutôt anti-interventionnistes pour la seconde, jusqu’à Pearl Harbor.

10 – Au-delà de son aspect provocateur, le plan de Trump (et de Netanyahou) sur une Riviera à Gaza est le triste constat de cette impossibilité et par contrecoup de l’improbabilité de la solution à deux États, malgré la reconnaissance formelle d’un État palestinien par un nombre croissant de pays.

11 – Lazzarato rangerait-il la Russie dans le Sud global du fait de l’action de « résistance » du gang Wagner à la présence de la France en Afrique ? La Russie vient d’ailleurs de passer des accords de coopération économique et militaire avec le Togo (accès direct de la marine russe au port de Lomé). Quant aux Ouïgours et Tibétains qui, eux aussi, résistent, ils ne s’attaquent apparemment pas à la bonne cible en la personne de ce pays du Sud global qu’est la Chine.

12 – Là où Poutine monte à cheval et pratique les arts martiaux, Trump fait du golf !

13 – cf. J. Wajnsztejn, L’achèvement du temps historique, L’Harmattan, 2025.

 

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