Temps critiques #23
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Approche provisoire d’un dualisme problématique

, par Venant Brisset

— I —

Partir de la « définition » donnée par Élisée Reclus :

« L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même » ?

Qui me semble la plus proche de mon intuition, quoique anthropocentrique, mais n’est-ce pas notre fardeau humain d’être ce moment d’agencement de sens et de conscience, d’imaginaire et de symbolique, pour le meilleur (la poésie) et pour le pire (la technologie débridée).

Ceci à mettre en parallèle (en 0pposition ?) avec celle issue du mouvement des Zads :

« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». Le hiatus (?) dans cette fausse ressemblance entre les deux est que le lien homme/nature n’opère pas de la même façon, puisque la sensibilité zadiste, peut-être déjà imprégnée de post-modernisme, incline à penser que NOUS, quoique nous fassions, SOMMES la nature et qu’en quelque sorte elle n’est que ce que nous en faisons, d’où ouverture aux hybridations et aux techniques de procréation artificielle pour compenser les impossibilités de sexe/genre.

— II —

L’interdépendance de tous les composants de la « nature » explique, pour partie, que la nature ait pu être très tôt anthropisée (naissance de l’agriculture), mais pas davantage dans un premier temps, qu’un excès de population animale herbivore qui surpâture et dégrade le couvert végétal.

Seulement, la dynamique humaine a consisté à briser cette interdépendance ou plutôt la faire jouer asymétriquement. Le retour du boomerang s’effectuant depuis la fin du XXe siècle.

Autrement dit, la dynamique humaine dont le moteur, pour l’instant encore non dépassé, est la hiérarchie et la captation de pouvoir, a cherché à s’émanciper de la nature pour alimenter cette recherche de puissance (accumulation de richesses : que l’on pense à l’incroyable ponction de temps de travail et de matière qu’a nécessité la construction des cathédrales gothiques).

— III —

Descola et le courant philosophico-anthropologique qui se dessine n’ont pas complètement tort de prétendre que l’idée de nature est une invention de la modernité occidentale : en effet, pour les sociétés humaines primitives chasseurs-cueilleurs immergées dans leurs ressources, la nature a pu être personnifiée dans toutes ses incarnations infinies et en ce sens s’être volatilisée comme entité distincte. Mais l’Histoire occidentale est bien l’histoire d’un détachement croissant des déterminations naturelles au point d’en faire des objets dont la machine sociale joue ; au point d’avoir produit des déchets qui sont sortis du cycle naturel — non recyclables : plastiques, déchets radioactifs, matériel informatique dans lequel se mêlent plastique, métaux rares, etc. En formatant le Monde, la puissance scientifique et industrielle a cru pouvoir se détacher de la dialectique du « retour » de cette interdépendance. Y puiser une force cyclopéenne sans rendre de comptes.

— IV —

Face à la volonté de toute puissance de la société industrielle et de ses apôtres, il convient de maintenir la dialectique entrevue par Reclus : que la nature n’est pas un objet à exploiter ou à « protéger », mais qu’elle est quand même une puissance, par la démultiplication de ses ramifications et interdépendances, qui nous dépasse.

Le projet politico-philosophique post-moderne de suppression de la nature, en son concept, possède sa cohérence entre théorie et pratique : à vouloir étendre la cosmogonie des primitifs à notre époque, ça avalise l’englobement chaotique de la nature par la machine sociale : à force d’anthropisation forcenée, d’hybridation démente, la nature dans sa puissance matérielle indépendante risque de disparaître, sauf par ses convulsions extrêmes d’entité agonisante.

 

Venant, 23 décembre 2024